Rokia Traoré @Rocher de Palmer

dans MUSIQUE

Le Type n’aime pas tellement le pouvoir. Mais ce que Le Type vénère, c’est le pouvoir des moments vécus à l’improviste qui le laissent pensif pendant des jours et des jours. C’est ce qu’il a vécu hier soir (sous-entendu le vendredi 4 avril 2014).

On lui avait offert des places pour un concert. La description nous parlait d’une grande artiste qui avait gagné une Victoire de la Musique dans la catégorie « Musiques du Monde ». Mais nous, les victoires de la musique, on ne s’y fie pas énormément. Son nom : Rokia Traoré. Ah oui, ça me dit quelque chose, je crois. Alors on se lançait innocemment dans l’arène du Rocher de Palmer, sans vraiment savoir à quoi s’attendre, un vrai taureau en somme. Le premier toréador à venir sur scène, c’était Ceïba. Le Type n’était même pas au courant qu’il y avait une première partie. Petit à petit, elle nous a emmenés avec elle, dans ses valises et celles de ses très bons musiciens, faire un tour du monde. Toutes les langues se mêlaient dans ses chansons (en tout bien tout honneur) passant du sénégalais au français, au créole, au portugais avec des influences africaines, bien sûr, mais aussi cubaines, européennes, caribéennes… un vrai melting pot. Et plus le concert avançait, et plus le public était pris dans son jeu. La fin était absolument parfaite. Valérie Chane Tef au piano et aux chœurs, Jérémy Pagis à la contrebasse, Franck Leymeregie à la batterie et Ceïba au chant et aux percussions s’inspiraient du “boulagèl” ou boula-gueule guadeloupéen. Le principe est que la voix imite le son du “boula”, un petit tambour  joué par les musiciens lors du “Léwoz” qui est un rythme du Gwoka, un genre musical originaire de la Guadeloupe. Tous les musiciens réunis sans instrument mais simplement avec leurs corps et leurs voix liés nous livraient un dernier chant sincère. La salle s’est levée à la fin, comme un seul homme, pour les applaudir, les obligeant à verser quelques larmes d’émotion.

CeãbaCrédits photo  : trioceiba.e-monsite.com

La salle était suffisamment échauffée maintenant pour accueillir Rokia Traoré. Elle est arrivée sur scène, crâne rasé, pieds nus, petite et frêle. Mais quand elle a pris sa guitare et son micro elle est devenue grande, forte et pleine d’émotions à partager. Derrière elle, deux choristes, un batteur, un bassiste, un guitariste et un joueur de N’Goni (mais Le Type ne pourrait l’affirmer avec certitude) l’accompagnaient. Le début du set était rempli d’émotions. Le Type, n’ayant pas choisi l’option Malien au bac, ne comprenait pas les paroles mais tout était véhiculé par les sons touchants et son grain de voix, avec ce semblant de voix cassée, à la fois doux et affirmé. De la musique malienne contemporaine, voilà ce qui nous attendait ce soir. Et plus le concert avançait, et plus les 650 paires de jambes et de bras avaient du mal à se retenir de bouger. Quand elle a commencé à entonner la chanson Zen issue de l’album de 2008 Tchamantche, le peu d’espace libre sur le côté des rangées de sièges a été pris d’assaut par des spectateurs-danseurs. Le morceau a pris une autre tournure que sur l’album, avec une énergie folle. Et sur le titre Tuit Tuit de son dernier album Beautiful Africa, peu à peu, c’était toute la salle qui ne pouvait plus se contenir. Tout le monde s’est levé, tapant dans ses mains, dansant dans l’espace réduit disponible entre deux sièges. Si vous arriviez à ce concert en ayant un petit problème coincé au creux du crâne, Rokia Traoré vous aurez permis de l’oublier le temps d’un chant, le temps d’une danse.

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A la fin du set et après deux rappels, Rokia Traoré s’en est allée. Le Type était encore tout étourdi par l’excellent moment qu’il venait de passer. Mais il était tout enthousiasmé parce qu’il savait qu’il aurait droit à une rencontre avec elle pour parler de sa Fondation Passerelle soutenue par la Fondation Orange. Cette fondation créée par Rokia elle-même permet à de jeunes artistes maliens d’être soutenus dans leur création. Elle expliquait que là-bas très peu d’institutions, de fondations ou d’associations étaient dédiées à la culture. Et de toute façon, elle nous expliquait que même ces structures étaient touchées par la corruption, phénomène qui gangrène l’ensemble de l’Afrique, pour reprendre ses termes. En créant elle-même cette fondation, elle reste maître des fonds qu’elle y investit. Mais ce projet va au-delà du simple soutien matériel ou financier. Il y a la partie artistique qui est intégrée à son projet. Elle nous expliquait par exemple que le batteur, le bassiste ainsi que les deux choristes présents au concert du Rocher de Palmer avaient été recrutés via sa fondation, ils ont passé des auditions sans être musiciens professionnels. Elle les a formés, les a aidés à évoluer artistiquement jusqu’à ce qu’ils soient prêts pour la suivre en tournée. Ce n’était donc que le troisième concert qu’ils faisaient avec elle hier soir.

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Mais il n’y a pas seulement l’aspect artistique. La fondation Passerelle regroupe aussi de jeunes maliens maçons par exemple, capables de construire les infrastructures utiles pour accueillir les artistes, pour créer des scènes, des salles de spectacles… Et tout est pensé autour de l’égalité et du respect, valeurs extrêmement présentes dans ses chansons. Lorsque les membres de la fondation mangent ensemble, tout se fait en « self service », personne ne sert personne. Personne n’a le droit de dire à quelqu’un d’autre « Va me chercher de l’eau ». Tout le projet semble être très cohérent et très réfléchi. Elle nous expliquait aussi qu’elle voulait faire comprendre aux jeunes avec qui elle travaille que, certes, il est nécessaire de critiquer les hommes de pouvoir mais il ne faut pas oublier qu’ils sont issus du peuple. Et s’ils sont issus du peuple, il faut changer les choses à la « base ». S’ils se construisent parmi le peuple et qu’ils arrivent au pouvoir avec des valeurs “justes” et une vision pour leur pays, alors les choses peuvent changer en Afrique. Dans tous les cas, tant par sa musique que par ses actes, Rokia Traoré est vraiment la « grande artiste » que l’on nous avait décrit. Une artiste qui agit pour que les choses évoluent.

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Alors, non, Le Type n’a pas de photos de ce moment exceptionnel. Il était arrivé là à l’improviste. Mais tout reste dans sa tête. Et si vous pouvez, allez vraiment la voir en concert, vous en serez émerveillés.

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