Amazonez-moi : le départ et ses galères (1)

dans ART ET CRÉATION

Courant octobre, nous sommes partis à cinq, direction la forêt amazonienne. Une crew internationale (deux Français, deux Mexicains, un Américain) dont les membres correspondent au profil suivant : “ne se nourrissant que de tarentules vivantes, artisans émérites dont la matière d’œuvre est la peau de boa et, cela va sans dire, capables de marcher jusqu’à 250 kilomètres par jour“. Chronique d’un stage de survie en milieu hostile.

Mon aventure possède un préambule. Celui-ci prend la forme d’une quête. Celle de petites pilules blanches. Pour être plus précis, du médicament tenant lieu de rempart contre une maladie qui vous veut du mal : mesdames et messieurs, faites un tonnerre d’applaudissements pour la Malaria ! Un traitement qui aurait pu n’être qu’une formalité si…

Flashback. Un peu moins d’un mois avant mon grand départ pour le Brésil, un après-midi de juin 2013 à Paris. Je me trouve dans l’un des centres de vaccination de l’Institut Pasteur, lieu de pèlerinage incontournable pour qui s’en va à l’étranger dans un pays classé “à risque“ sur le plan sanitaire. Ce jour-là mon bras gauche va être gâté avec pas moins de cinq picouzes. En plus du fortement conseillé vaccin contre la fièvre jaune, ce sont également les agents de la Typhoïde, de l’Hepatite B et C ainsi que de la Méningite qui sont introduits dans mon organisme. Pourquoi tant de précautions ? La faute au discours un brin angoissant du médecin qui s’occupe de moi – “Combien parmi ceux que j’ai vacciné m’on dit « c’est bon, pas besoin de celui-là » et ne sont jamais revenus… Hélas, ils sont nombreux !“. Pour ce qui est de la Malaria ou du Paludisme (deux noms pour un même mal), bien que quittant l’Institut avec une ordonnance en poche pour retirer des boîtes de Malarone, le médicament star (aucun vaccin n’existe), je décide que je ne l’utiliserai pas. En juste visionnaire que je suis, je me dis que je n’irais pas en Amazonie, localisation de la maladie. Oui, j’en ai la certitude, je ne mettrai pas les pieds dans cette forêt.

Trois mois plus tard, j’accepte finalement de prendre part à l’expédition organisée par des amis de ma Republica, l’immense colloc’ dans laquelle je séjourne. Dans quelques jours, nous mettrons les voiles loin de la jungle urbaine qu’est São Paulo pour visiter l’authentique, la vraie Jungle, celle avec un “J“ majuscule. Seul hic : je n’ai pas de médoc’ pour me protéger de la Malaria tueuse. Toutefois, s’il est un point positif à mon malheur, et j’admets qu’il s’agit là d’une pensée purement égoïste, aucun de nous cinq ne dispose de la substance. En somme, nous sommes tous dans la merde. Triste exemple de solidarité non désirée. Malgré tout, je me convaincs que ce n’est pas très grave, qu’il me suffit de l’acheter ici et que, tout de même, un traitement contre une maladie si dangereuse, ça doit bien se trouver dans l’un des pays où le Paludisme est actif. Naïf que je suis… Se procurer le préventif est loin d’être chose aisée. Qui postule à obtenir la quasi-certitude de ne pas tomber malade (et donc de ne pas mourir), doit être armer de patience, être prêt à discuter avec un nombre incalculable d’intermédiaires et disposer d’une bonne condition physique (car beaucoup marcher il devra).

C’est dans ce genre de situation que l’on mesure tout l’écart qui sépare le Gringo – terme qui désigne toute personne non brésilienne – des natifs. En retour à mes interrogations, je ne reçois que regards interloqués, airs circonspés et étonnements sincères. Comme si mes interlocuteurs étaient confrontés pour la première fois de leur existence à une requête impliquant dans la même phrase les termes de “Paludisme“ et de “médicament“. Je me rends tout d’abord dans une pharmacie. Celle-ci m’indique l’adresse d’un Centre de Soin. Là-bas, après avoir parlé à près de la moitié du service, j’apprends qu’il n’existe pas de vaccin. Merci pour le scoop ! Pas découragé, je décide d’utiliser mon joker : j’appelle mon paternel, médecin généraliste de son état, qui m’indique une valeur refuge à la Malarone. Celle-ci revêt le doux nom de Doxycycline. Avec ce nouvel atout en main, je reprends mon périple et visite une nouvelle pharmacie. En évoquant la Doxycycline, j’obtiens enfin l’écho que je recherchai. Cependant, la pharmacie ne pouvant pas me donner ce traitement sans ordonnance, je dois me rendre à l’hôpital le plus proche. Quelques kilomètres plus tard et après plus de vingt minutes de palabre pour expliquer que non, je ne suis pas ici parce que j’ai la Malaria, que je veux seulement une prescription d’un médecin, j’obtiens enfin la drogue qui m’évitera de jouer à la roulette russe avec ma vie.

Pour être bien certain que le placement de produit soit efficace, voici la Doxycycline qui sauvera ma vie
Pour être bien certain que le placement de produit soit efficace, voici la Doxycycline qui sauvera ma vie

En plus de ma personne, notre contingent est donc composé de deux Mexicains, Josean et Rafael, d’un Américain, Alex, et d’Anne-Claire, une Française. Parmi mes futurs compagnons de route, seul Anne-Claire et moi possédons le précieux sésame. L’explication tient en un miracle à la brésilienne : malgré qu’ils aient photographié la prescription et se soient rendus, à quelques heures d’intervalle, dans le même hôpital que nous, Josean, Rafael et Alex, n’ont rien pu y obtenir. Et comme le calendrier indique déjà samedi et que notre départ est programmé pour lundi, ils vont partir avec la peur que chaque piqûre de moustique puisse être la dernière.

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La ville de São Paulo possède des embouteillages à la hauteur de sa grandeur (2083 km² et une agglomération estimée à presque 20 millions d’habitants). Partout et à toutes heures, s’observent des files ininterrompues de voitures dont le compteur n’indiquera jamais plus de 15 km/h. Un régal quotidien pour l’automobiliste Paulistano qui me fait réaliser ma chance de résider à seulement quinze minutes à pied de mon université et de disposer d’une station de Métro à même pas cinq minutes. Ainsi, une heure et demi et 150R$ (environ 50€) en moins sur mon compte en banque plus tard, Anne-Claire et moi arrivons à l’aéroport Congonhas (les autres se sont envolés deux heures plus tôt). Détrompez-vous, si vous songez qu’il s’agit de notre destination. Cet aéroport, qui ne se charge que des lignes internationales, n’est qu’une étape. Là-bas, nous montons in extremis, alors qu’il était sur le point de partir, dans le bus affrété par la compagnie aérienne Azul pour ses futurs usagers. Celui-ci nous mène à l’aéroport Campinas-SP, spécialisé dans les vols intérieurs. Durant le trajet, mes yeux qui se ferment tout seuls viennent me rappeler que l’alarme de mon réveil m’a agressé dès cinq heures et demi du matin. Je ne lutte pas et tombe instantanément dans les bras de Morphée dont j’émerge de façon désagréable. Étant assis côté couloir, ma tête endormie s’est, bien malgré moi, déportée dans l’allée centrale et, alors qu’il est en train de quitter le bus, un passager opte pour le passage en force et le coup de valise, plutôt que la subtilité d’une tape sur mon épaule et d’un excusez-moi. A ce moment-là, les cadrants de ma montre indiquent dix heures. L’embarquement est rapide et aux environs de onze heures, notre avion quitte le tarmac.

Manaus vue du ciel
Manaus vue du ciel

Le vol se déroule sans encombres et après quatre longues heures à regarder des Telenovelas – feuilletons populaires évoquant quasi-inévitablement un couple qui voudrait être ensemble mais que les scénaristes, sur près de 200 épisodes, s’efforcent de ne pas laisser faire – qui feraient passer les acteurs de “Plus belle la vie“ et le casting des “Feux de l’Amour“ pour de potentiels vainqueurs des Oscars, l’appareil se pose sur l’une des pistes de l’aéroport de Manaus.

Dans le hall de l’aéroport, nul trace des trois autres.Merde, ils sont peut être dehors ?“. Négatif. En revanche, Olivier qui monte dans les arbres, lui, s’y trouve. Sorte de revival en plus petit du personnage de Tom Hanks dans le film “Seul au Monde“ (rapport au look de l’acteur au bout de 60 jours de solitude), ce Français venu à notre rencontre après nous avoir surpris à converser dans sa langue natale, nous apprend vivre à Manaus depuis quinze ans maintenant, monter dans les arbres (donc) et surtout, nous demande de passer le bonjour à son ami Antonio quand nous le verrons. “Anto qui ?“, que vous vous demandez. Celui du “Antonio Jungle Tour“, le tour opérateur auquel nous avons confié la tâche d’organiser notre aventure et qui, dès le lendemain matin, va nous prendre en charge.

Antonio qui monte dans les arbres
Rajouter une bonne petite bedaine et vous obtenez Olivier qui monte dans les arbres

Étant donné qu’Anne-Claire, qui a emmené son téléphone portable avec elle, s’est assurée avant de partir qu’au moins l’un de nos trois compères avait bien noté son numéro, nous sommes d’autant plus inquiets de ne pas recevoir d’appel d’Alex et qu’il ne décroche pas quand nous tentons de le joindre. Une des explications à ces échecs tient clairement dans la complexité du système téléphonique brésilien. Au moment d’appeler quelqu’un, il faut rentrer, en plus de son numéro, deux indicatifs : le premier pour l’État de résidence de la personne et le second pour l’État où elle se trouve au moment de l’appel, à moins que ce ne soit l’inverse, on ne sait jamais vraiment. Nous laissons Olivier et décidons de retourner dans le hall. Juste au moment où nous nous apprêtons à de nouveau pénétrer dans l’enceinte de l’aéroport, nous avons l’agréable surprise de voir nos compagnons venir à notre rencontre.

Ce voyage commence finalement sous de bonnes auspices. Nous aurions pu perdre l’après-midi à nous chercher mais la chance a décidé de se ranger dans notre camp. En guise de bonjour, Anne-Claire les taquine en leur disant qu’elle espère qu’ils ont dit adieux à leurs parents avant de partir, juste au cas où. Alex retorque qu’il n’a rien dit à sa mère, parce que si elle était au courant qu’il se trouve en Amazonie, et sans médicaments qui plus est, elle le tuerait si le Paludisme ne l’avait pas fait avant. Josean, guère effrayé, sourit. Rafael transpire à grosses gouttes.

A suivre …

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