Le Consulat du Brésil : survivre

dans ART ET CRÉATION

Après avoir attendu plusieurs heures devant le bâtiment  puis avoir frôlé la correctionnelle lors du premier check point, je me trouve dans la dernière salle d’attente où je patiente que vienne enfin mon tour de remettre mes documents.

quentin-1

Tel un naufragé échoué sur une île déserte depuis une durée qu’il n’est plus capable d’estimer, je n’y crois plus. Résolument pessimiste tandis que l’heure tourne et file irrémédiablement vers treize heures, j’entame le deuil de ma matinée perdue. Après cette deadline, les civils encore présents dans les locaux seront expulsés et laisseront leurs places à de nouveaux entrants : des coursiers d’agences de délivrance de Visa. À force de l’examiner, je connais le plafond par cœur. Avec un peu d’imagination et beaucoup d’ennui, on peut y voir l’univers avec les craquèlements de la peinture pour étoiles. J’ai mal aux fesses de n’avoir pas bougé d’un iota et les gargouillements de mon estomac viennent me rappeler que je n’ai rien avalé depuis la veille au soir. Plus tôt, alors que je n’en étais encore qu’aux prémices de mon pèlerinage, j’ai bien songé à aller m’acheter des viennoiseries. Cependant, vous devez comprendre, même si mordre à pleine dent dans un pain au chocolat était ce que je désirai le plus au monde, ce n’était pas possible. Tel l’amour interdit unissant Roméo et Juliette, cela ne pourrait se terminer que par une issue tragique. Car le Consulat du Brésil, agit de manière bizarre sur les individus qui rêvent d’y entrer. Ils ne sont plus les gens civilisés et parfois polis d’accoutumée. La pression et le stresse contribuent à créer chez l’aspirant un état de délabrement psychologique. La peur est trop forte. S’éloigner ne serait-ce que d’une cinquantaine de mètres est un risque bien trop grand. La règle “qui va à la chasse perd sa place“ règne en tyran. Ainsi, l’ennemi-concurrent n’aura aucun scrupule à s’emparer de ma position. Pire, en une alliance maléfique, les personnes postées devant le Consulat iront jusqu’à feindre de ne m’avoir jamais vu, affirmant que je viens d’arriver avec l’inadmissible intention de tous les dépasser. Voilà pourquoi, je n’ai pu me résoudre à quitter le rang. Une décision que mon estomac mécontent, n’a de cesse de me rappeler depuis. Et bruyamment en plus.

quentin-2

Le Consulat cristallise à lui seul les dérives d’un système administratif où la vocation première du service s’est violemment faite botter le cul par le “je fais juste ce qu’il faut pour ne pas me faire engueuler au sujet de ma productivité“. Triste, n’est-ce pas ? Ainsi, derrière la fine épaisseur de la vitre des guichets (frontière tout autant infranchissable que peut l’être le no man’s land qui sépare les deux Corées), ils ne sont pas moins de cinq fonctionnaires pour un seul et unique poste d’ouvert. Je me sens désolé pour le malheureux qui le tient. À voir son expression dépitée, je devine que ce n’est pas première fois qu’il perd au jeu de la courte paille… Autour de lui, ses quatre collègues bavardent et rigolent tout en piochant allègrement dans des paquets de chips. Ils seraient dans le jardin de l’un d’entre eux à profiter d’un barbecue entre amis que ce serait pareil. Apparemment, le respect de la devise nationale “ordre et progrès“ n’a pas passé la Douane.

quentin-3

C’est dans ces moments d’attente interminable que l’on est heureux de posséder un smartphone. Rien de tel que les applications que l’on y a installé pour passer le temps de façon ludique et ne pas culpabiliser de ne pas faire quelque chose de plus intelligent comme de lire un livre ou un magazine. Enfin, en principe car en l’occurrence, pour une raison qui m’échappe, mon Iphone (placement de produit : check) ne n’est pas rechargé correctement, si bien que cela fait belle lurette que la batterie s’est épuisée et que j’ai assisté impuissant et dans une vision d’horreur insupportable au noircissement soudain de l’écran tactile. Ainsi, je m’ennui ferme. Dans un cruel pied de nez du destin, je me revois au moment de partir regarder la couverture du roman que je lis en ce moment, m’apprêter à le prendre avant de finalement me raviser. Bien fait pour ma gueule… Du coup, comme j’ai déjà examiné à plusieurs reprises la pièce de fond en comble, je n’ai rien d’autre à faire que de somnoler. Un peu à la manière de la somnolence que l’on adopte dans le métro : les yeux fermés pour se reposer, calmer la soif de sommeil qui hurle dans votre tête, sans toutefois succomber. Tandis que je rouvre les paupières pour vérifier si mon numéro est affiché sur le panneau lumineux, je capte une scène incroyable, inimaginable, surréaliste. Un excès de zèle dont l’auteur doit ne pas comprendre ce qui lui prend. Oui, ce n’est pas une hallucination : un second guichet vient d’être ouvert. Dommage que je ne puisse pas prendre une photo…

quentin-4

Il est exactement douze heures et vingt-deux minutes quand mes prières se réalisent enfin (j’étais tellement désespéré que je me suis dis pourquoi pas et que j’ai invoqué de l’aide auprès de toute la clique qui se dispute le cœur des croyants du monde entier) et que mon numéro apparaît sur l’écran lumineux. Six heures vingt-deux d’attente au compteur. Beau score. Tel un prisonnier enfin libre qui voudrait faire fi de ce douloureux passé, je me débarrasse immédiatement de toutes traces de ma détention : je froisse énergiquement le ticket indiquant mon numéro et le laisse tomber sur le sol. Bien évidemment, politesse de base oblige, jeter ses détritus par terre étant très mal vu, je m’empresse de le ramasser et le mets dans une poche de mon jean. Arrivé devant le guichet, je glisse les documents sous la vitre, devance la question au sujet de mon casier judiciaire et tout se passe comme sur des roulettes. Ceci étant fait, je me dirige vers la dernière étape : un guichet où un fonctionnaire me fait compléter un bon (où j’indique nom, prénom, numéro de passeport) puis m’indique la date à laquelle je pourrais venir chercher mon Visa prêt pour le voyage. YES, c’est fini ! En sortant de la pièce, je lance un regard impérieux aux trois personnes qui attendent encore (je jurerai que l’un deux m’a répondu avec un doigt d’honneur) puis ressors dans la rue, libre, heureux et soulagé. Prochaine étape : São Paulo et le Brésil !

Dernier de ART ET CRÉATION

0 0,00
Retourner là haut