Rencontre avec Virginie Despentes et Béatrice Dalle

dans ÉVÉNEMENTS

Derrière de longs cheveux noirs, un sourire constant flotte sur son visage. Béatrice Dalle paraît inatteignable, loin des regards braqués sur elle. Bien que semblant se retrancher en elle-même, on devine une personnalité solaire au contact de celle qui se tient à ses côtés. De ses yeux bleus perçants mais sans hostilité aucune, Virginie Despentes ne lâche pas son interlocuteur du regard. Intimidant que de poser des questions à cet auteur qui est pour Le Type, le seul auteur rock’n’roll en France. Virginie Despentes subjugue autant par son parcours que par sa présence. Alerte, intelligente, ne maniant pas la langue de bois, il émane d’elle une sensation de sécurité et de puissance. Réunies à l’occasion du film Bye Bye Blondie, Le Type a rencontré ces deux femmes qui se sont construites à contre-courant.

***

Quand vous avez écrit le roman, vous aviez déjà la perspective d’en faire un film ?

Virginie Despentes : Du roman au film, ça ne change pas vraiment les virgules. Pour moi c’est un support intéressant pour passer au cinéma. C’est tellement différent à la fin, l’expérience de la lecture du roman ou l’expérience de voir le film. C’était vrai pour Baise-moi mais ça l’est encore plus pour Bye Bye Blondie.  Dans le cas de Bye Bye Blondie, ce qui m’intéressait au tout départ, c’était cette histoire des années 80, c’était pouvoir filmer des punks et pouvoir mettre de la musique punk.  Il y avait aussi l’histoire de connaître Béatrice et de pouvoir faire un film avec elle.  Pour Gloria, je ne pouvais pas écrire mieux, il me semblait que je ne pouvais pas inventer mieux pour travailler avec Béatrice. Après, quand est venu l’idée de transformer le roman en histoire lesbienne, entre Béatrice et Emmanuelle Béart, c’est devenu évident.

Bye Bye Blondie, c’est un film très scénarisé ? La manière qu’a Béatrice Dalle d’interpréter Gloria est tellement naturelle, qu’on se demande où est le jeu d’acteur ?

Béatrice Dalle : C’est parce que je suis une très bonne actrice que vous pensez ça. (rires) Mais oui, c’était un film très cadré. Je préfère d’ailleurs, je préfère avoir des garde-fous sinon j’ai l’impression que la personne ne sait pas ce qu’elle veut et c’est assez inconfortable.

Virginie Despentes : Les dialogues étaient très écrits. Après le scénario a été très écrit autour des comédiennes et des comédiens puis réaménagé en fonction des corps. Quand j’ai su que j’allais travailler avec Béatrice je la voulais comme je la connaissais aussi : très radieuse, très pimpante, Béatrice est très pimpante dans la vie.

Entre le roman et le film, plusieurs changements ont été apporté : Éric devient Frances (Emmanuelle Béart) et on rencontre Claude (Pascal Greggory) qui n’est pas présent dans le roman. Qu’est-ce qui vous a donné envie de passer d’une romance hétéro à une histoire d’amour homosexuel ?

V.D : Passer à une histoire entre deux filles ça permet des rebondissements inattendus. En plus, je ne voyais pas ce que je pouvais apporter à la comédie romantique hétéro. Quelques films ont été faits sur des histoires où les gens se retrouvent et ont du mal à s’aimer alors qu’avec le film lesbien on en voit peu. J’ai voulu une comédie romantique et drôle.

B.D : C’est pour ça qu’elle m’a dit que ma carrière de tragédienne était foutue. Je suis la première comédienne du cinéma français . (rires)

Les scènes d’amours sont très pudiques dans votre film. Pourquoi avoir choisi d’autant doser la pudeur pour Bye Bye Blondie ?

V.D : Contrairement à Baise-moi, il n’y a pas cette dimension trash dans Bye Bye Blondie. Ce n’est pas l’histoire du tout. J’avais envie de réaliser une comédie dès le départ, quelque chose que je n’avais jamais fait. Et il y a des codes à la comédie. J’ai pas mal revu des comédies avec Julia Roberts et c’est rare qu’on voit Julia Roberts en pleine levrette. Je ne voyais pas pourquoi les changer. Et puis il y a assez de scène porno sur les lesbiennes, ce n’était pas mon objectif. J’avais envie de faire un film Tout public. Je voulais faire en sorte que la seule chose qui soit gênante, ce soit que le film tourne autour d’une histoire d’amour entre deux femmes. J’aime bien l’idée qu’on puisse prendre ce film dans tous les sens, sans nu, sans pornographie, sans violence.

B.D : Personnellement je pense que ça ne change rien qu’on embrasse une fille ou un garçon. Je ne vois pas pourquoi on devrait traiter chaque sexualité de telle ou telle manière. Surtout que là j’ai embrassé une fille plutôt jolie.

La musique a une place centrale dans le déroulement du film comme dans le parcours des personnages, comment l’avez-vous exploité ?

V.D : J’en avais déjà en tête pendant l’écriture du scénario puis ça a évolué au fil du montage. Comme je parle des années 80, j’ai vraiment réécouté tous les groupes, c’est une époque que j’aime beaucoup. Il y a des choses qui sont restées comme les Béru et Lydia Lunch qui n’allaient pas bouger et d’autres choses me sont venues après. C’était sûr que ce film tournerait autour de la musique.

Vous avez évité les clichés dans le film. Que ce soit les flics, les gens dans l’ hôpital psychiatrique… Il y a beaucoup d’humanité, vous n’avez pas pilonné les gens. On a l’impression que c’est surtout le système qui les entourent que vous remettez en cause. C’était une volonté ?

V.D : Oui. Je veux dire, moi l’hôpital psychiatrique, le souvenir que j’en ai, ce ne sont pas des gens désagréables. Seulement ce sont eux qui ont les clés et toi tu ne veux pas être là. J’ avoue que dans mon adolescence j’ai souvent eu affaire avec la police et tu sens bien que ce ne sont pas toujours des enculés. Mais ce n’est pas le problème, ce sont eux qui ont la matraque quoi. Qui a les clés, qui a la matraque et biens entendu quelle est l’institution dans laquelle tu t’inscris ? C’est pareil pour moi les gens de la télé je ne les aient pas assassinés du tout, c’est seulement à propos de l’endroit où tu travailles, et quel est ton pouvoir et quel pouvoir tu sers surtout. Si les choses se passait mal parce que chacun décidait d’être méchant, ça se saurait. C’est bien plus compliqué que ça.

À travers Frances, on a l’impression que c’est vous qui mettez un coup de poing au milieu de l’audiovisuel…

V.D : C’est un univers qui ne m’a pas paru doux et facile. Être un peu médiatisé, ce n’est pas quelque chose de facile et ça referme pas mal de possibilité d’évolution en échange d’argent et de confort.  Je vois un peu ça comme une prison, un carcan.

Il y a cette scène dans le club homosexuel où vous faites intervenir les versions adolescente de Gloria et Frances jouées par Claire Ponsot et Soko. Pourquoi les avoir fait intervenir à ce moment là et pas à la fin du film ?

V.D : C’est à cause de la chanson, avec la reprise de Avec le temps va tout s’en va de Lydia Lunch. C’est une reprise qui me touche beaucoup et j’ai trouvé que c’était le bon moment pour faire intervenir les petites et aussi le bon endroit. C’est à ce moment là que les adolescentes en elles sont témoins de ce qu’elles vont faire; recommencer encore une fois la même séparation pas pour rien mais dont elles n’ont pas profondément envie. Comme si elles étaient témoins de ce que les adultes recommencent. Si elles pouvaient parler aux adultes elles diraient “pas encore une fois, pitié, pas encore une fois !

Le film est également pudique sur un autre plan, on a déjà parlé des scènes d’amour mais il est plus pudique sur le plan de la drogue, de l’alcool. Gloria picole beaucoup moins que dans le bouquin.

B.D : Pas l’alcool mais dans la vie plein d’autres trucs. (rires)

V.D : C’est ce que je disais au début, j’avais vraiment envie de travailler avec l’actrice Béatrice Dalle dans un sens radieux. Et du coup je me disais Béatrice Dalle l’actrice jouant Gloria qui prend de la drogue… ça ne m’attirait pas. Béatrice sait le faire très bien, elle l’a fait dans de nombreux films mais cette fois-ci ça ne m’attirait pas. Et puis il y a aussi le fait qu’il s’agisse d’une histoire lesbienne et qu’en général même si il y a de bons films on sort rarement content des films lesbiens, ça se termine souvent mal. Là j’avais envie de faire un film où deux filles s’embrassent et où on ressort content.

Quelle vision avez-vous de l’adolescence et des adolescents aujourd’hui ?

B.D : Moi je n’ai pas de vision de l’adolescence, je n’ai pas été adolescente. N’ayant pas eu de famille je n’ai pas eu le temps ni la joie d’être adolescente. Donc je ne peux pas répondre à ça. Ça ne m’intéresse pas les ados. (rires)

V.D : Ça me paraît difficile d’être adolescent aujourd’hui. Plus difficile que dans les années 80 parce qu’un des trucs spécifique d’aujourd’hui c’est qu’on cherche à vendre pleins de choses aux adolescents par la télé, par la radio, par la musique… On sait qu’on leur vend vraiment de la merde et on s’en fout. On leur vend de la mauvaise musique, du mauvais sucre et de mauvais films et on s’en fout totalement. Tout ce qu’on veut c’est les gaver et qu’ils donnent leur tunes. Ça c’est quelque chose qui n’existait pas quand on était petits, que ce soit en fringue, en culture, en idéologie on nous vendait dix fois moins de choses.

L’adolescence est un sujet qui revient beaucoup dans vos romans. Même dans Apocalypse Bébé votre dernier roman, on a l’impression que c’est un  de vos leit-motiv car même lorsque vos personnages sont adultes il y a toujours une sorte d’adolescence enfermée en eux.

V.D : Moi ça m’a frappé quand j’avais 30 ans. Je vivais avec un homme qui avait une fille de 12 ans et ça a été un vrai choc. En plus 30 ans c’était un moment où je venais juste de comprendre que je n’allais pas être jeune toute ma vie. Et elle avait 12 ans et je me suis assise à côté d’elle pour voir ce qu’elle regardait, ce qu’elle écoutait et ça m’a subjugué de violence quoi. Qui sont les adultes qui s’adressent à elle pour essayer de lui passer des choses auquel ils croient, qu’ils trouvent bonnes ? Pratiquement personne, tout le monde essaie de lui fourguer du coca, du coca et du coca et j’ai trouvé ça super brutal.

Pour finir, en 2009 vous avez réalisé Mutantes, un documentaire sur le féminisme porno punk. Vous avez des problèmes pour faire diffuser vos films sur les chaînes publiques ?

V.D : Mutantes c’est un documentaire qui allait vraiment avec King Kong Théorie. Il est passé sur Pink Tv une fois mais surtout il a existé en dvd et beaucoup dans les festivals. Sur Mutantes je n’ai pas essayé les chaînes publics, Baise-moi m’a servit de leçon, je suis restée bien tranquille avec mon film en dvd et voilà. Je n’allais pas rameuter la foule pour me le faire interdire. (rires) Baise-moi ne m’a pas ouvert beaucoup de portes, il a été un succès à l’étranger mais en France ça m’a surtout assuré le respect des critiques rock pendant assez longtemps. J’ai gagné des points chez les rockeurs de plus de 40 ans (rires). Mais ce qui me frappe moi dans le cinéma d’aujourd’hui c’est que personne n’essaie de faire du cinéma conventionnel avec du sexe explicite alors que c’est quand même super intéressant; la sexualité et sa représentation à l’écran. Je lis beaucoup de scénarios depuis un an et demi au CNC, ils sont de qualité et intéressants mais il n’y en a pas beaucoup qui risque d’avoir des problèmes de quelques types que ce soit. Ils sont bons, puissants et profond mais jamais tu te dis “wow ça c’est une patate chaude !” Que ce soit sur les minorités raciales, les religions, la politique, la sexualité, l’homosexualité, tout ce qui peut être un peu touchy je n’en lis pas un. Il y a une censure dès la conception. En littérature je dirais qu’on est un peu moins frileux parce qu’on a moins de problèmes de censure et parce que c’est moins bien payé. Une des raisons pour lesquelles les gens dans le cinéma sont très conscient de ce qu’ils font c’est que c’est très bien payé et qu’ils ne veulent pas perdre leur boulot. C’est peut-être négatif mais c’est ma théorie.

Bye Bye Blondie sort en salle mercredi avec Béatrice Dalle, Emmanuelle Béart, Soko et Claire Ponsot.

Crédits photos UNE : Sud Ouest

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