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Les musiques électroniques à Bordeaux en 2019

dans ANALYSES/DIVAGATIONS LOCALES

Alors qu’une année s’achève, on s’est penché à notre modeste échelle sur les tendances qui ont marquées 2019 pour la scène électronique locale. Sans prétention d’objectivité ni d’exhaustivité, on fait le point sur les mouvements, les artistes, les collectifs et les événements qui ont façonné les musiques électroniques cette année à Bordeaux.

Crédit photo : Miléna Delorme

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        L’union de la scène

Événement marquant de ce début d’année, l’arrivée d’Ola Radio dans le sous-sol du café Mancuso en janvier 2019 a indéniablement permis à la scène de se fédérer autour de ce nouveau média. En ouvrant sa grille à une très grande partie du paysage culturel local, la webradio s’est imposée comme une référence, un élément liant, un trait d’union ayant réussi à agréger les collectifs, artistes et crews du coin. C’était d’ailleurs l’ambition de l’équipe, que nous avions rencontré au lancement du projet en janvier 2019 et qui expliquait vouloir « rassembler tout ceux qui font bouger les lignes ici ». En à peine un an d’existence, la webradio s’est ainsi entourée de la plupart des acteur.ice.s de la scène qui, à travers résidences et émissions, peuvent bénéficier d’une plateforme pour expérimenter, tester et développer leur identité artistique au cœur du « hub » que constitue Ola Radio.

En 2019, cette union des crews et de la scène électronique locale s’est également manifestée à travers l’initiative de la FIMEB, la Fédération Inter-associative des Musiques Électroniques de Bordeaux. Cette association lancée au cours de l’été réunit 12 collectifs bordelais bien décidés de promouvoir leur scène auprès du public et des élus. Ensemble, À l’eau, les Amplitudes, le festival Bordeaux Open Air, Canal 113, Eclipse Collective, Electrocorp, MICROKOSM, Ola Radio, L’Orangeade, SUPER Daronne, tplt et Les Viatiques entendent ainsi montrer l’unité d’une scène qui n’a pas forcément toujours brillé par sa solidarité dans le passé.

Ainsi rassemblés, ces promoteurs ont déjà organisé à la MECA des « Journées Électroniques » et entament une tournée des clubs bordelais, avec une première étape à succès au Hangar FL le vendredi 20 décembre dernier. Cette démonstration de force illustre la pertinence de cette union de la scène et la force des crews qui, pour reprendre une expression du programmateur de l’Iboat, « ont pris le pouvoir » aujourd’hui. Le rapprochement entre acteur.rice.s de la scène s’est aussi encore illustré cette année lors de la Fête de la musique qui a vu une multitude d’événements se mettre en place sous le signe de la collaboration.

Cette idée de fédération de la scène reste cependant nuancée par certains. Interrogé par nos soins à ce sujet, un promoteur note certes « l’union des collectifs, mais la mise de côté de certains ». D’autres s’associent d’ailleurs sous d’autres formes, à l’image d’assos de la scène techno locale sous le nom de La Collective, rassemblé au Hangar FL à l’occasion de plusieurs dates en 2019. Derrière, on retrouve notamment Fugitiv’, Canelura, Marée Basse, Horizons, We Are Rave, Kobal, Departed, WH4F, Volition Acoustics, P22, Distill….

Crédit : Arthur Brémond – la FIMEB ayant réuni 3500 personnes pour son premier événement en septembre

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        Le « retour » des clubs

Ayant longtemps pu être considéré par certains comme un frein au développement de la scène, le nombre de lieux à Bordeaux a évolué en 2019 à Bordeaux. Le retour d’un club comme le BT et l’évolution de sa direction artistique s’inscrivent dans cette logique, en venant offrir une alternative aux aficionados de la teuf et de la house qui, jusqu’à présent n’avait pas vraiment de choix en dehors de l’Iboat, qui jouit toujours d’une certaine renommée à Bordeaux grâce à sa programmation soignée.

Mais surtout, c’est l’arrivée en mars dernier du Hangar FL qui vient rabattre les cartes du clubbing bordelais. Par sa jauge importante (autour de 1000 places), l’ancien Space Opera s’est imposé en quelques mois comme un nouveau repère pour les collectifs en recherche de lieux pour organiser leurs soirées, à l’image de L’Orangeade qui en a fait son QG d’after lors du Pavillon d’été, ou de tplt qui y inaugure le 17 janvier une résidence avec l’australien Tornado Wallace.

Cette résurgence des lieux propices à la teuf fait dire à l’ancien résident du 4 Sans (autre club mythique historique de Bordeaux) Leroy Washington, qu’aujourd’hui « il y a un panel assez large de clubs à Bordeaux, entre L’Entrepôt, le Hangar FL, le BT, le Void… pour la taille de la ville et le nombre de clubbeurs, l’offre est assez large », alors qu’il était interrogé lors d’une émission de Scene city consacrée à la scène artistique bordelaise sur Ola Radio.

Un autre acteur est par ailleurs apparu sur la carte en avril dernier avec le Parallel, à l’emplacement de l’ancien Redgate (mais à la programmation bien différente, plutôt orientée techno et house). Grâce à ses heures d’ouverture (de 2h30 à 10h00), ce spot non loin de la gare a su satisfaire un certain nombre de noctambules bordelais et pas mal de collectifs qui trouvent, là encore, un espace pour organiser leurs fêtes et leurs afters.

D’autres tentatives d’ouvertures de lieux de fêtes ont pu voir le jour (ou la nuit) avec La Cryp†e, le projet en plein centre-ville de Demain Kollectiv dont on n’a plus de nouvelles (MAJ : l’équipe de DK nous précise qu’ils se donnent jusqu’à juin 2020 pour faire aboutir l’initiative). Certains lieux continuent par ailleurs d’exister et d’officier comme espace de diffusion pour les collectifs locaux, à l’instar du Void, qui a été menacé de fermeture cette année, témoignant toujours de la difficulté des opérateurs du milieu nocturne de faire perdurer leurs activités comme nous en témoignions lors d’un focus sur la question des Maires de nuit dans cet article.

Le Hangar FL – retour d’un club à Bordeaux

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        L’ère des open air et la diurnisation de la teuf

Chacun aura pu en être témoin : l’été 2019 a été marqué par une multiplication des fêtes en « open air » à Bordeaux. Chaque week-end comptait son lot d’événements de la sorte, témoignant à la fois de l’engouement pour le format des promoteurs et de l’intérêt qu’il suscite auprès du public. Parmi les fêtes de la sorte, on compte entre autre Bordeaux Open Air et ses dimanches festifs dans des parcs et jardins de la ville, tplt et ses Verger dont le dernier a été célébré en septembre dernier.

Le Pavillon d’été de L’Orangeade, installé rive droite, s’est inscrit dans cette dynamique en proposant chaque week-end de l’été des soirées à l’air libre ,sur les berges naturelles de la rive droite bordelaise. L’ancien Commissariat Casteja a lui aussi été investi pour plusieurs week-ends de festivités proposés par Banzaï Lab. Durant tout le mois de juin, ce Banzaï Land a été le théâtre de différentes activités, entre projections, ateliers, dj set et concerts.

Ainsi, chaque week-end de l’été, le public bordelais pouvait disposer d’un certain nombre d’options en vue de festoyer en « open air ». Cette dynamique a notamment été appuyé par la Métropole et la Mairie de Bordeaux qui, via la saison « Liberté » ou l’« été métropolitain », ont soutenu et subventionné un certain nombre de projets de ce type, tel que Bordeaux Open Air, le Pavillon d’été de L’Orangeade et d’autres initiatives, avec des montants pouvant grimper jusqu’à 10000 voire 150000 euros.

Cette saison et ce soutien illustre aussi l’intérêt des pouvoirs publics pour faire rayonner le territoire grâce aux musiques électroniques, dans une logique de « marketing territorial ». La saison disposait par ailleurs d’un QG rue du Loup, aux anciennes archives municipales, aménagé par Yes we camp et qui fut également lieu d’accueil d’open air, en plein centre-ville. On notera aussi, à travers ces événements, une certaine « diurnisation » de la teuf cet été à Bordeaux. Et une inversion du rapport nuit / jour ? Pas sûr, même si l’été a été incontestablement marqué par un développement accru de ces teufs en journée. Une tendance confirmée par l’arrivée des formats dominicaux de l’Iboat qui a lancé Domingo le 8 décembre pour clubber le dimanche jusqu’à 23h00.

Crédit photo : Miléna Delorme – Pavillon-d’été

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       Une scène qui rayonne

Annoncée début septembre, la première Boiler Room organisée à Bordeaux a incontestablement été un moment fort de l’année pour les musiques électroniques locales. La célèbre chaîne anglaise s’est associée pour l’occasion avec le collectif tplt qui s’est payé un beau cadeau d’anniversaire pour sa sixième année d’existence. En investissant un monument tel que la Base Sous-Marine, le crew a misé gros et a offert un sacré coup de projecteur à la scène bordelaise. Au-delà de l’organisation historique d’un tel événement dans le Sud Ouest, tplt a joué jusqu’au bout la carte de la localité en proposant un line-up composé en quasi majorité d’artistes de Bordeaux, avec Superlate, Theorama, Jann, Djedjotronic, Blumm et Insulaire.

Pour souffler sa sixième bougie, le collectif tplt a par ailleurs sillonné la France avec ses résidents pour représenter les couleurs locales. D’autres événements se déroulant à Bordeaux contribuent à ce rayonnement, à l’image de Bordeaux Open Air et de ces dimanches festifs qui, sur chaque édition, convient des artistes internationaux. De la même façon, les 3 ans du collectif des Viatiques début septembre, une autre teuf en warehouse de 24 heures a pu faire parler d’elle au-delà de Bordeaux avec un invité de marque : le roumain Raresh.

A son échelle, le projet Scene city que nous avons lancé avec Le Type entend également faire connaître la scène artistique bordelaise auprès d’autres scènes européennes. A travers une série d’événements, ce nouveau média cherche à connecter Bordeaux avec des villes telles que Belgrade, Bristol, Leipzig, Lyon, Kiyv, Vilnius, Moscou, Lisbonne et Tbilissi. Dans chacune de ces villes, Scene city a noué des partenariats avec des partenaires implantés localement et capables d’aider au référencement d’artistes.

La capitale géorgienne a d’ailleurs été mise en avant par la plateforme lors d’un événement en septembre dernier aux Vivres de l’Art. Une série de podcasts va également permettre de faire connaître des artistes et dj’s bordelais, à l’image du boss d’Eclipse Collective (également membre de la FIMEB) Hirschmann qui a récemment enregistré un set d’une heure dans le cadre de la résidence de Scene city sur la webradio de Bristol, Noods Radio.

Boiler Room à Bordeaux : un événement qui fait rayonner la scène locale

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       La techno se porte toujours bien

Toujours active et se renouvelant à l’aune d’une nouvelle génération de collectifs, la scène techno à Bordeaux connaît un engouement important de la part du public qui plébiscite toujours ses teufs en 2019. En warehouse secret ou en en club – avec notamment le Hangar FL, un florilège de crews, anciens ou issus d’une nouvelle génération, s’efforcent de promouvoir des esthétiques rave, acid et techno. Renouant avec l’esprit radical « free parties », ces organisateurs ont été à l’initiative de fêtes massives à Bordeaux, à la fois en mettant en avant les artistes de la scène locale tout en invitant des gros noms du game techno hexagonal ou international : Fee Croquer, Cleric, Héctor Oaks, VTSS

Derrière ces teufs aux BPM qui dépassent allégrement les 130, on retrouve notamment le promoteur We Are Rave, agence basée à Bordeaux et qui exporte ses soirées et ses artistes un peu partout en France. On peut également encore citer Demain Kollectiv et ses multiples événements à succès qui ont marqué l’année. Témoin du dynamisme de la scène techno locale, DK s’est également constitué en agence de booking en 2019 pour soutenir une flopée d’artistes comme Acouphènes, æsmå, BMD-4, Brune, Diazepin, High Speed Violence, L’Ätlas, Lemane, Murdër, Nobrac, NUITSIBLE, Rorganic, UNNAMED ou YGNOR.

Parmi les autres collectifs actifs en ville on compte également Fugitiv’, Phonik, Canelura, Marée Basse, Horizons, Kobal, Departed, WH4F, Volition Acoustics, P22, Distill, Klub666… Au-delà, les clubs plus anciens de la ville tels que l’Iboat continent d’inviter des artistes phares de la scène techno comme récemment avec Paula Temple et Anetha ; deux soirées à succès qui témoignent de l’intérêt toujours fort suscité par la techno à Bordeaux auprès du public.

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       Cultures queer & activistes de la nuit

Si on ne peut pas dire que les cultures queer ont fait leur apparition en 2019 à Bordeaux, cette année a pour autant été un jalon important dans le développement et la visibilité de cette scène. Portées par des activistes comme Bordelle, Maison Éclose ou Klub666, les esthétiques queer ont été représentées à de multiples reprises dans les lieux et les soirées bordelaises. A commencer par la seconde édition du Bal Queer organisé à La Salle Des Fêtes Bordeaux Grand-Parc en novembre dernier qui a rassemblé la suédoise Gnučči la disco-pop star Corine ainsi qu’un certain nombre d’acteur.rice.s de la scène.

Au-delà, les cultures queer ont pu jouir cette année d’une visibilité importante, avec des soirées au Café Pompier, autre terrain de jeu de Maison Éclose. Lors de la Fête de la musique, l’une des scènes de la ville a vu s’associer Bordeaux Rock avec Bordelle avec un show drag-queens. La marche des fiertés du 16 juin a été l’occasion de voir défiler tout un pan des représentant.e.s LGBTQI+, de la même façon que L’Orangeade a accueilli Maison Éclose lors d’un événement cet été au Pavillon d’été. Darwin pour ses Heures Heureuses, le Festival International des Arts de Bordeaux Métropole ou l’Iboat pour ses 8 ans ont tout autant mis en avant ces activistes drag.

Le ferry bordelais a par ailleurs lancé une résidence dédiée aux cultures queer, avec des invité.e.s de marque comme Prosumer ou Honey Soundsystem, collectif inspiré par l’underground gay de San Francisco. La promotion de cette scène et de ces esthétiques – encore peu visible auprès du très grand public malgré tout – témoigne de la volonté des acteur.rice.s du milieu de mettre en avant une vision militante et inclusive de la fête, tolérante et ouverte à toutes celles et ceux qui souhaitent expérimenter la nuit à leur manière, sans se soucier de leur appartenance sexuelle ou de leur genre.

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       Une scène solidaire sur la voie de l’engagement ?

Partout, à travers le monde, le dancefloor redevient un terrain de lutte, où les enjeux contemporains ont un écho : libertés individuelles, urgence climatique, accueil des migrants… Aux États-Unis ce sont les rave Melting Point qui s’organisent en soutien des réfugiés et des populations migrantes. A Paris, Les Éveillés s’engagent pour cette même cause. C’est là-bas aussi qu’une « rave pour le climat » à vu le jour cette année. En Palestine ou au Kazakhstan, des collectifs techno recréent des safe space pour des communautés LGBT menacées par un pouvoir autoritaire. Pour ce qui relève du combat climatique, la journaliste anglaise Chal Ravens a récemment détaillé sur Resident Advisor comment la scène commençait à se mobiliser.

En redonnant son rôle moteur de transformation socio-politique à la musique, les acteur.rice.s de la musique électronique renouent avec la dimension « activiste » de leur scène. Et à Bordeaux ? Si on peut difficilement comparer la ville de tradition bourgeoise avec des territoires en lutte comme la Palestine ou le Kazakhstan, quelques crews locaux commencent à s’emparer des enjeux et des crises qui secouent la planète. On a ainsi pu voir passer cet été des événements du collectif Fugitiv’ qui s’est rapproché d’associations telles qu’Extinction Rebellion ou SOS Méditerranée dans le cadre de soirées à l’Iboat qui voyaient les recettes de la billetterie reversées à ces dernières. Le choix des deux structures n’est pas anodin quand on sait qu’elles sont à l’avant-garde de pas mal de combats dans leur domaine respectif ; la rescousse des exilés qui se noient en Méditerranée et le combat pour la justice climatique. De son côté, l’Iboat a également consacré ses mercredis de l’été à des associations, en leur reversant là aussi les recettes de la billetterie (à prix libre).

D’autres initiatives à Bordeaux vont dans ce sens. On a ainsi pu apercevoir cet été une présence du collectif des migrants de Bordeaux sur le Pavillon d’été de L’Orangeade. La mise en place du SoliFest à Darwin confirme la prise de conscience d’une partie de la scène sur les sujets de l’environnement. Pour sa première édition, le festival s’affichait comme un événement écologique et responsable. Des associations étaient notamment présentes pour de la prévention, telles qu’ESSplicite, Eco Mégots, Surfrider Fondation… De son côté, Bordeaux Open Air s’inscrit également dans une démarche éco-responsable. En 2019, l’équipe du BOA : « passe (fièrement) un cap important: aucun déchet n’est produit sur site – que ce soit par l’association ou ses prestataires ». Dans ce cadre, le festival s’est associé avec Aremacs une « association pour le Respect de l’Environnement lors des Manifestations Culturelles et Sportives » pour l’accompagner sur la réflexion de son impact sur l’environnement et a publié sur son site un « rapport d’impact » sur ses actions liées. On scrutera avec attention les engagements des uns et des autres en 2020 sur ce terrain-là.

Entretien avec Florian, programmateur de l’Iboat

dans ENTRETIENS/MUSIQUE

Lieu culturel et club qu’on ne présente plus à Bordeaux, l’Iboat vient de fêter ses 8 ans à renfort d’une belle programmation, à l’image de ce qui est proposé tout au long de l’année en son sein. Témoin de la démocratisation des musiques électroniques en ville, l’équipe du bateau jouit depuis 2011 d’une notoriété sur ce terrain-là, et a pu observer l’évolution des mentalités, des styles musicaux et du changement de regard des pouvoirs publics vis-à-vis de cette culture. Se considérant comme « défricheur des cultures de marge », l’Iboat se voit d’ailleurs comme un « hub » à destination des jeunes acteurs et promoteurs locaux. À l’occasion de cet anniversaire, on a rencontré Florian, son programmateur, avec qui on dresse un état des lieux de la scène bordelaise, de l’émergence d’une multitude de collectifs et des divers épisodes qui ont jalonné l’histoire du club ; de l’expérience d’un festival à de récents formats réinventés en passant par une volonté de développer des activités hors les murs et des dates marquantes… Entretien fleuve.

Crédit photo : Miléna Delorme

Le Type : Salut Florian ; joyeux anniversaire à l’Iboat qui vient de souffler sa huitième bougie – comme Le Type d’ailleurs. En 8 ans, qu’est ce qui a changé à Bordeaux sur le plan des musiques électroniques selon toi ?

Florian : Joyeux anniversaire Le Type ! Au début de notre arrivée en 2011, on était plus ou moins seul, avec d’autres propositions différentes des nôtres. Le mythique 4 Sans venait juste de fermer. Entre temps, on a vu une volonté politique plus forte émerger petit à petit. De nôtre côté on a aussi fait un travail de relations publiques avec ces acteurs, qui ont depuis compris ce qu’on faisait, notamment musicalement.

Tu dirais qu’il y a un soutien des pouvoirs publics locaux envers les cultures électroniques et envers l’Iboat aujourd’hui ?

Oui, il y a un soutien et une volonté de comprendre la nuit avec des groupes de travail “Bordeaux la nuit” initié par la Mairie. C’est entre autre ce qui a changé en huit ans. On travaille main dans la main avec les collectivités, ce qui nous a permis de faire évoluer leur vision. On a fait des projets avec eux, comme par exemple avec la cathédrale de Bordeaux où on a mis en place un live techno gratuit. On a aussi déjà investit le CAPC Musée d’Art Contemporain de Bordeaux avec une nuit techno, là aussi en collaboration avec la ville.

D’autre part, ce qui a changé en huit ans c’est qu’au début on était considéré comme alternatif. Ce qui n’est plus forcément le cas aujourd’hui… bien que la programmation n’ait fondamentalement pas changé. Le terme « défricheur des cultures de marge » serait davantage adéquat pour définir ce que l’on fait. Effectivement, entre temps, les musiques électroniques se sont popularisées auprès du grand public en quelques années. Il y avait eu un premier cycle à l’époque de nos parents qui est retombé vers la fin des années 1990, et là on est dans la seconde vague. Aujourd’hui on est dans une sorte d’effet de mode qui à Paris est devenu un mouvement générationnel. À l’ouverture de l’Iboat on était clairement dans une mode techno berlinoise, et maintenant on peut dire que les musiques électroniques se sont divisées davantage en sous genre, avec en ce moment une visibilité plus forte de la house à Bordeaux comparé à Lyon. Les modes marchent souvent par cycles.

La différence avec la première vague de nos parents c’est l’avènement d’internet, chaque mouvement musical est toujours lié à une innovation technologique. Les machines ou les premiers ordinateurs pour la vague de nos parents. La démocratisation des ordinateurs personnels, le développement de logiciel de musique, l’internet pour l’écoute et le téléchargement des musiques immatériels, la diffusion de cette culture et cette musique qui n’est pas diffusée sur les grands médias.

Une autre chose qui a évolué en huit ans à Bordeaux c’est qu’on voit de plus en plus d’événements diurnes émerger (cet été il y avait Bordeaux Open Air, L’Orangeade, Le Verger…). Vois-tu cela comme une menace par rapport à l’offre club ? Observes-tu une inversion de la temporalité jour/nuit qui pourrait se faire ressentir en termes de fréquentation pour l’Iboat ?

Il faut dire qu’avec la volonté de la Mairie, il y a eu cet été un événement diurne consacré aux musiques électroniques chaque jours de la semaine ! Ces événements diurnes organisés par des associations sur l’espace public sont bien souvent gratuits et subventionnés par les collectivités à hauteur de 3000€ jusqu’à 50000€ pour certains.

Certains sont plus destinés au grand public tandis que d’autres sont plus de niche. C’est le cas du Verger qui vient de se terminer : c’était un événement qui s’adressait aux des aficionados de la musique et qui ont fait un travail remarquable. D’autres sont plus accessibles comme Bordeaux Open Air ou L’Orangeade. Vu qu’ils sont gratuits, il peut y avoir des personnes de tous les ages qui s’y rendent : un public plus large qui se laisse tenter par le jardin public transformé en dancefloor. Ils ont le mérite de sortir notre musique en dehors des clubs, de la populariser et de la promouvoir, loin de la musique électronique EDM qu’on peut entendre à la radio. De ce fait ces offres culturelles sont plutôt complémentaires avec l’Iboat puisque ces événements se terminent vers minuit, moment où le club ouvre. Certaines personnes qui s’y rendent ont souvent envie de continuer la fête et viennent chez nous. Pour nous il n’y a donc pas de changements par rapport à cela, voir une convergence.

À quelques occasions, on s’exporte aussi hors du bateau, début octobre, on a collaboré avec le FAB en proposant une programmation musicale électronique accompagnant leur QG à St-Michel. On a commencé à proposer cet été des formats Open Air sur notre nouvelle terrasse. Ces formats seront développés sur la nouvelle saison. On avait même eu la visite surprise de Terrence Parker un lundi soir, mémorable !

Bordeaux Open Air. Crédit photo : Miléna Delorme

On sent aussi à Bordeaux et dans d’autres villes une volonté du public de se rendre dans des événements moins contraints que des clubs, tels que des warehouse, comme les Demain Kollectiv, pour sortir du format club et expérimenter de nouveaux lieux. Le format club est-il encore pertinent en 2019 selon toi ?

Il y a de plus en plus de publics, avec un S à la fin. Effectivement, les musiques électroniques se sont popularisées, ce qui fait que les clubs se sont un peu gentrifiés. C’est un phénomène que l’on observe en France. Après, certaines personnes cherchent aussi d’autres expériences plus permissives. Essayer de re-vivres les premières raves des années 1980. Pour notre part, nous n’irons jamais dans l’illégalité avec la structure de l’Iboat. Chaque modèle a ces avantages et ces désavantages. Notre club est ouvert à l’année, avec des salariés professionnels en CDI. Nous payons notre loyer, les prestataires et toutes les charges liés à une entreprise du spectacle avec des périodes de basse saison et haute saison. C’est un fonctionnement beaucoup plus lourd à porter que de faire des one-shots avec des bénévoles ou du personnel payé à l’heure.

Les deux types d’expérience sont fondamentalement différent dans leur fonctionnement. Notre façon de nous différencier, c’est d’être le plus professionnel possible, de se renouveler constamment et d’inviter les meilleurs artistes internationaux à bord. C’est mon positionnement : accueillir les meilleurs artistes internationaux, connus ou en devenir. C’est aussi d’accueillir le public avec un sound system bien réglé. Celui de l’Iboat est d’ailleurs l’un des sound system les mieux réglés des clubs en France.

L’Iboat. Crédit photo : Pauline Roquefeuil

Quelle importance tu accordes au sound system d’un club ?

Au départ nous avions un Funktion one mais il n’était pas adapté aux concerts que nous faisons en première partie de soirée. Depuis, nous avons un système d&b, directement réglé par des ingénieurs de la marque venus l’installer au bateau. Notre problématique c’est que notre bateau est constitué de fer. Or le béton et le fer sont deux matériaux qui font résonner le son. Il a fallu donc paramétrer sur des ordinateurs et calculer la courbe de la coque pour faire en sorte que le son soit efficient partout… On fait appel a de l’ingénierie de malade en perpétuel perfectionnement ! Aujourd’hui, le son est aussi bien calé à l’avant qu’à l’arrière avec des rappels cachés dans les plafonds ; ce pourquoi je considère que c’est l’un des meilleurs. C’est comme ça qu’on va aussi se différencier d’une warehouse qui est peut-être plus permissive mais qui va se contenter de poser des enceintes pas forcément bien réglées. C’est aussi la beauté de la warehouse d’ailleurs.

Tu parlais tout à l’heure de gentrification. Comment on fait pour rendre un club inclusif et ouvert à des communautés et des catégories autres que les CSP+ ? À travers ton travail de programmation comment tu vas chercher ces nouveaux publics ?

Pour nous, à partir du moment où tu aimes la musique, que tu n’es pas en état d’ébriété, et que tu te comportes bien avec tout le monde ; tu as le droit de rentrer. Tu as le droit d’être là, quelque soit ton statut social. Je n’ai pas l’impression qu’on soit un club de riche, on n’a pas de carré VIP, ce n’est pas notre positionnement Le public est assez brassé à l’Iboat, avec pas mal d’étudiants notamment. On pratique aussi des prix à l’entrée qui sont progressifs en fonction du moment où tu achètes ton billet. Ça peut commencer à 5 euros, un tarif correct quand tu veux aller voir Carl Craig ou Robert Hood… C’est démocratique et permet d’aller toucher un public qui a moins d’argent. On ne veut pas se fermer et n’accueillir que des CSP+.

As-tu d’autres modèles de clubs en France ou en Europe qui t’inspirent ?

Je pense forcément aux clubs à Berlin comme la figure de proue de notre génération le Berghain. On n’y perd toute notion de temps dedans, sans téléphone portable auquel on n’a pas accès pour faire des photos… Ça permet aux gens de se reconnecter avec ce qui se passe, c’est assez intéressant. Après, malheureusement, ce ne sont des expériences qu’on ne peut avoir que dans certaines villes, qui sont bien souvent des capitales ville-monde. Londres était la capitale du Rock pour cette musique, Berlin pour le mouvement de la techno (même si effectivement Amsterdam pourrait nous surprendre). Ce qui fait la force et l’ambiance d’un club c’est à 50 % sa direction artistique et l’autre 50 % c’est aussi son public. Il y a beaucoup d’autres bons clubs en France mais je ne vais pas les citer par peur d’en oublier… Peut- être un nom ; le Macadam à Nantes où je suis allé mixer il y a peu, c’est une super aventure humaine avec une belle équipe !

Le Berghain, modèle de club. Crédit photo : Simon Tartarotti

En autre club français, il y a le Batofar à Paris, qui a récemment fermé et qui était lié à l’Iboat. On a appris récemment l’arrivée de son ancien programmateur au BT59. Comment perçois-tu l’arrivée de cet ancien collègue dans un club local et est-ce que tu envisages de travailler en synergie avec lui ? Plus globalement, est-ce que tu travailles en collaboration avec les autres clubs de la ville ?

Je travaille avec tous les promoteurs, collectifs et clubs de Bordeaux (voir France également). On échange régulièrement tous ensemble au téléphone ou à l’apéro (rires). La plupart sont des potes. On travaille tous ensemble, en intelligence, sans essayer d’écraser les uns les autres, puisque plus il y aura d’offres à Bordeaux et plus les gens auront envie de sortir, de découvrir notre passion. Il y a une vraie synergie à trouver entre les clubs et les warehouse, ou même les collectifs qui font des événements, de jour comme de nuit. La plupart de ces acteurs sont d’ailleurs passés en stage à mes côtés. Je suis assez fier de ce qu’ils font aujourd’hui. Mon rôle c’est d’accompagner ces collectifs. Il leur arrive souvent d’avoir des résidences ou de venir organiser des soirées au club. L’Iboat se voit un peu comme une maison d’accueil, un hub pour tous les acteurs locaux. On parle à tout le monde, il n’y a pas de souci de ce côté-là. Idem pour le BT.

Tu envisages l’Iboat comme un « hub » pour les collectifs locaux : quelle est la politique du club par rapport à ces collectifs émergents ? Comment vois-tu la place de l’Iboat là-dedans ?

Il y a huit ans il y avait essentiellement des promoteurs autodidactes qui organisaient des soirées. Ce qui a basculé aujourd’hui c’est que ce sont les crews qui ont pris le pouvoir et ont remplacé les promoteurs en local. Souvent, ces crews sont des bandes de copains passionnés. En voyant d’autres organiser un open air, ils se disent pourquoi pas eux? On travaille avec quasiment tout le monde. Même les plus émergents, que l’Iboat incube d’une certaine façon. Mon rôle c’est d’accompagner ces nouveaux acteurs car l’Iboat est une sorte de maison. Et on ne veut pas être le seul lieu qui va diffuser de la musique électronique à Bordeaux ; ma direction artistique n’est pas omnisciente, je ne connais pas tout et ne programme pas tout de facto. On est aussi content que certains autres acteurs éveillent la belle endormie. On est souvent les premiers à venir chez eux, dans leur événement pour les soutenir, quand on n’est pas en train de bosser…

Ne penses-tu pas que Bordeaux manque de lieu, malgré tout ? Et que l’arrivée d’un nouveau club de musiques électroniques serait la bienvenue ?

C’est vrai qu’il n’y a pas autant d’offre qu’à Lyon ou Paris par exemple. Mais, d’un autre côté, la ville de Bordeaux est beaucoup plus petite, avec au mieux 500000 personnes (plus d’un million à Lyon) – ce sera 1 million à Bordeaux en 2030. Aussi, la ville a un passif très rock, avec des groupes comme Noir Désir. Ce qui peut expliquer peut être en partie cette différence. On essaye avec notre équipe de développer quand même d’autres projets en dehors de l’Iboat. Par exemple une programmation techno au cœur de la Base sous marine à 500 mètres, ou un roller disco avec Cerrone. Ou encore un live techno et show laser dans une cathédrale, de la musique dans les jardins de l’Hôtel de ville, au CAPC, investir le Rocher de Palmer le temps d’un concert de Nils Frahm ou Darkside… On est une équipe de programmation qui ne souhaite pas s’enfermer dans son QG mais qui cherche à s’ouvrir dans d’autres lieux. Pourquoi pas travailler avec l’opéra prochainement… c’est peut-être dans les tuyaux…

Florian à l’Iboat. Crédit photo : Miléna Delorme

Vous avez aussi tenté l’expérience festival avec le Hors Bord. Est-ce que Bordeaux ne manque pas d’un festival emblématique des cultures électroniques ? Pourquoi ne pas avoir développé un peu plus le Hors Bord ?

Le Hors Bord a été développé avec des copains de Paris, Amical Production. Une telle aventure est très chronophage, nous étions pas mal pris par la gestion du club en parallèle ouvert toute l’année sans interruption. Entre les clubs qu’on doit promouvoir, les concerts, les formats apéroboat, le restaurant… ça prend beaucoup de temps. Le but de la collaboration avec Amical c’était d’être complémentaire. Au bout de deux éditions, on a vu qu’on ne travaillait pas de la même manière, ce pourquoi on a préféré arrêter l’aventure. Ils ont souhaité conserver le nom pour essayer de continuer à Bordeaux sans nous. Le nom ne nous appartient plus. Après, je ne regarde pas du tout derrière. Aujourd’hui il y a plein de choses à faire sur Bordeaux et peut-être qu’un festival sur l’année prochaine est en réflexion…

C’est la direction que vous voulez prendre avec Ahoy! ?

Ahoy! est davantage orienté sur les live, les concerts… Il n’y a pas de DJ sur scène. Ce n’est pas un festival, c’est plutôt une ouverture de la saison d’été qui se referme avec la date anniversaire fin septembre. Ahoy! c’est un événement sur le quai du bateau qui nous permet d’œuvrer au développement du quartier des Bassins à Flot et de Bordeaux avec des offres culturelles sur ce lieu. Pour ce qui est de l’organisation d’un véritable festival, on le fera plutôt en interne à l’avenir sauf si une structure nous sollicite entre temps.

Pour continuer sur la question de la scène locale, on observe qu’il y a assez peu de producteurs de musiques électroniques à Bordeaux – bien qu’il y ait énormément de dj’s. Penses-tu que c’est pour cette raison que la scène n’est pas aussi bien identifiée que des villes comme Nantes ou Lyon par exemple ? En tant que programmateur, tu ressens ce déséquilibre ?

La différence avec des villes comme Nantes ou Lyon c’est que là-bas il y a eu une vraie volonté politique de développer cette culture qui remontent. Nuits sonores (festival lyonnais de musiques électroniques et indépendantes, ndlr) a fêtée sa 17ème édition cette année. Toute une génération a été bercé par ce festival ! Il y a eu une vraie volonté des pouvoirs publics d’accompagner ces esthétiques, créant de fait une dynamique dans la ville. Il y a plein de collectifs sur Lyon aussi. C‘est ce qui a créé une émulation. A Nantes il y a le Scopitone, avec un véritable engagement culturel, avec une saison qui va au-delà de la musique avec des expositions, cultures numériques…

Sur Bordeaux il y a un basculement qui est en train de s’opérer. Mais ça ne peut pas venir que des salles de diffusion ; il faut tout un écosystème qui favorise cette émergence dans la ville. Aujourd’hui ça va dans le bon sens avec un disquaire spécialisé qui s’appelle le Boudoir Sonore, une radio qui vient de se créer : Ola Radio. Elle promeut les locaux et travaille beaucoup avec les collectifs. Parallèlement on voit se développer de plus en plus d’événements éphémères. Tous les clignotants sont au vert aujourd’hui pour voir émerger de nouveaux artistes.

Il y a quand même des producteurs au sein de la scène tels que Jann qui a déjà eu des sorties sur Pinkman Records. Il était en résidence à l’Iboat pendant trois ans, durant laquelle il invitait ses propres artistes. Il y a aussi Anetha qui est originaire de Bordeaux aussi (même si elle n’y vit plus). Djedjotronic également est revenu vivre ici. Laroze, Succhiamo (Panoptique et la chanteuse de J.C. Satàn) sur Antinote …Il y a donc quand même quelques artistes et plein d’autres producteurs…

En huit ans, la ligne artistique de l’Iboat a-t-elle évoluée ? En tant que directeur artistique d’un tel lieu, comment te renouvelles-tu et te tiens-tu au courant des nouveautés ? Comment faire pour être toujours pertinent dans tes choix ?

C’est mon éternelle question… Il faut toujours se remettre en question sur la programmation. Même si c’est compliqué de révolutionner une programmation par ailleurs. Ce qu’on peut faire, c’est évoluer. C’est possible car les musiques électroniques sont parcourus par des courants et des modes. Je voyage pas mal en allant constamment à l’étranger à Londres, Berlin, Amsterdam.. ou Lyon, Paris… mes potes m’appellent le ministres des affaires étrangères pour me charrier. Voyager me permet de m’imprégner de ce qu’il se fait ailleurs pour pouvoir proposer le meilleur à Bordeaux. Je rencontre ainsi, les programmateurs et acteurs de la scène européenne, ça facilite mon travail par la suite.

Sur les premières années du club on avait Jennifer Cardini qui faisait office de marraine informelle. Elle m’a pas mal aidé, c’était la première fois que je programmais dans un club en 2011. Quand j’avais besoin d’elle, elle a toujours été là. Ensuite, au bout des 3 ans j’avais mis en place des résidences de locaux dont Jann… Je m’appuyais sur ces locaux qui, chacun dans leur esthétique, invitaient d’autres artistes plus connus ou d’autres locaux afin de ne pas avoir une seule vision de la musique électronique, car je veux que ce soit un lieu pour tous les bordelais. Après, on a lancé des résidences d’artistes internationaux. On avait misé à l’époque sur Mézigue, Voiski, Bambounou, Palms Trax, Antal… Ils co-programmaient avec moi ; ils avaient chacun leur résidence tous les trois mois. Cet été, je suis parti sur une thématique « tour de France » en invitant des collectifs de tout l’hexagone comme le Méta a Marseille, Tapage Nocturne à Lyon, Midi Deux à Rennes… On est allé chercher des gens qui font bouger la France pour les ramener à Bordeaux ! A la rentrée 2020 il y aura peut être une nouvelle résidente bordelaise…

Au-delà de la programmation, il y a la question des formats. Ca a tellement été la course au booking notamment sur Paris que les prix des artistes sont hallucinants en France si l’on compare à il y a 10 ans. Cela ne peut pas durer car ce modèle est trop fragile et beaucoup sont en difficulté.

L’évolution de la programmation viendra par le développement de format concept, un retour vers l’esprit de la fête. Récemment on est allé créer un format club queer qui s’appelle Iridescence avec le collectif Maison Éclose, un collectif de créatures queen sur Bordeaux. Ce format queer inclusif donnera la parole à des icônes gay avec qui on revisite le club, avec une scénographie dédiée. On a aussi il y a peu lancé le format « Icône » en décalage horaires. C’est un club avec des artistes iconiques, qui parlent à plusieurs générations, notamment celle qui sortait avant et qui ne sort plus trop aujourd’hui… Ça peut être la programmation d’artistes de légende comme Carl Craig, Laurent Garnier ou Michael Mayer, qu’on programme le vendredi dès 22h00… L’artiste joue tôt et on assiste à un vrai mélange générationnel des publics qui n’est pas la spécificité des clubs en France. L’entrée est d’ailleurs gratuite pour les plus de 40 ans. On réfléchit aussi à des formats d’ouverture du dimanche comme a pu faire Concrete (club parisien ayant récemment dû fermer ses portes, ndlr) par exemple, sans passer par la case after car on reste un lieu pluridisciplinaire.

Y-a-t-il des artistes que tu as en vue et que tu souhaites programmer dans les prochains mois à l’Iboat ?

On a très envie que Red Axes reviennent… J’ai aussi très hâte de voir Emma DJ, CEM. DK avec Zaltan en back-to-back. C’était un des temps forts du Lente Kabinet (le petit festival de Dekmantel) … Il y aussi Ouai Stéphane que j’ai trop envie de voir, c’est assez intriguant. C’est la future sensation de l’année prochaine je pense.

En 2019, il y a une date qui t’a particulièrement marqué au bateau ?

Le Dekmantel Soundystem en all night long ! Thomas, du duo, n’avait pas pu venir. Du coup Casper Tiejrol, a fait 6 heures de set seul et a complètement retourné l’Iboat jusqu’à 6h30 ou 7h00 du matin… Octo Octa et Eris Drew aussi qui sont de purs dj’s techniquement. Stingray aussi, comme d’hab ! Djedjo aussi qui a fait son nouveau live EBM. Omar S qui a toujours des plaques de malade. Pour la petite histoire avec Omar S : il n’avait jamais joué au bateau… Il était venu au festival Hors Bord que j’organisais. On avait essayé par tous les moyens de le faire mixer sur l’Iboat mais il ne voulait pas, parce que c’était un bateau ! Il a une phobie des bateaux… On a finalement réussi à le faire venir mais, 5 minutes avant de jouer, on est descendu dans la cale, il ne se sentait pas très bien, je pensais qu’il n’allait jamais jouer, j’ai vraiment flippé. Finalement je suis resté avec lui, ça s’est très bien passé, il a fait un set de malade… !

Discussion avec Djedjotronic, DJ et rat de studio

dans ENTRETIENS/MUSIQUE

Avant son passage à La Serre le samedi 11 mai, on a croisé la route du dj et producteur Djedjotronic. Figure de la scène locale passée par Paris et Berlin, le bordelais a signé 8 sorties sur le prestigieux label Boysnoize Records et continue d’explorer une facette rétro-futuriste de la techno tout en arpentant les clubs de France et de toute l’Europe, jusqu’en Russie.
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Le Type : Peux-tu te présenter rapidement ?

Djedjotronic : Djedjotronic, producteur, DJ, rat de studio.

Quel est ton lien avec Bordeaux, tu y vis actuellement ? Tu as aussi vécu à Paris et Berlin ?

J’ai grandi sur le Bassin d’Arcachon donc Bordeaux a été le premier point de chute quand je suis parti de chez mes parents. C’est aussi à Bordeaux que j’ai découvert la musique électronique et la fête, au 4 Sans, au Nautilus au Space Opera. Ensuite je suis parti vivre à Paris pendant 8 ans. C’est là-bas que tout à vraiment commencé, j’y ai rencontré ma femme aussi ! Et puis on est parti vivre à Berlin pendant 4 ans pour revenir s’installer à Bordeaux il y a peu.

Tu as notamment une résidence sur Ola Radio, tu joues bientôt à La Serre du collectif tplt. Tu es donc plutôt bien ancré dans cette scène locale, comment tu l’observes aujourd’hui et comment a-t-elle évoluée par rapport à tes débuts en 2009 ?

Je trouve qu’il y a une belle offre en termes de fêtes, avec des évènements et des djs locaux super talentueux. Mais j’ai le sentiment que l’ont entend pas assez les producteurs de musique. Ceux qui sortent potentiellement des disques, qui font la musique et la scène. Bordeaux a toujours été une ville assez fragmentée avec des guéguerres de crew complètement stérile. C’est pour ça qu’une initiative comme Ola est salutaire ! On a enfin une plate-forme qui fédère et rassemble.

Tu as signé 8 sorties sur le label Boysnoize Records ; comment tout ça a commencé et comment s’est passée la collaboration avec cette institution du game électronique ?

Tout a commencé très simplement, en 2008, lorsque Boysnoize m’a envoyé un mail sur Myspace ! Par la suite on a fait quelques grosse tournées ensemble et on est devenu proche. J’ai une grande liberté en sortant mes disques chez eux, Alex me fait totalement confiance. C’est un label audacieux, qui ne se cantonne pas à un style de techno en particulier. Je ne suis pas toujours d’accord avec leur choix artistique mais je crois que c’est un label important qui marque son époque.

Fin 2018 tu as donc sorti ton LP R.U.R sur ce label. Un disque imprégné d’esthétiques SF futuristes, bourré de références à l’IA, au monde des robots etc. ; penses-tu que les musiques électroniques (et peut-être plus précisément la techno) sont la bande-son de la révolution technologique contemporaine ?

En fait j’ai souvent le sentiment que la musique électronique (la techno en particulier) est devenu une musique du passé, très conservatrice. Il y a dans mon album R.U.R une esthétique rétro-futuriste mais aucune nostalgie d’un temps que je n’ai pas connu. Il y a des références sonores évidente mais une certaine irrévérence aussi. Le jour où on arrêtera de faire de la techno avec des TR-909 alors peut-être que cette musique deviendra la bande son de la révolution technologique contemporaine !

Certains artistes franchissent le pas et vont même jusqu’à travailler avec des intelligences artificielles (comme Actress qui a sorti un EP avec Young Paint, une IA qu’il nourrit depuis 10 ans) ; ce processus de création t’intéresse ?

Je trouve ça fascinant, je n’aurais jamais la patience pour ce genre de truc (rires). Je parlais l’autre jour avec un mec qui écrit sa musique avec des ligne de codes, c’est complètement dingue !

Quelles sont les prochaines étapes pour toi ? On t’a récemment vu jouer au Sucre à Lyon pour le Nova Mix Club, tu joues samedi à La Serre ; d’autres dates sont prévues en Europe ?

Ces derniers mois ont été très chargés. Il me reste quelques dates en Europe, Moscou, Budapest, et puis cette été c’est plus calme. Je vais pouvoir retourner en studio.

Au niveau du calendrier des sorties, des choses de prévues prochainement également ?

Je travail tranquillement sur un deuxième album et puis quelques maxis pour des labels assez cool, j’espère que ça va se confirmer ! Je viens de collaborer avec Elektron aussi en leur désignant des patch pour leur nouvelles machine Digitone Keyboard. Les sons seront disponibles dans la banque son d’usine de la machine.

Tu traînes où à Bordeaux pour sortir, écouter de la bonne musique ?

L’Iboat ou la Serre / Verger !

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