Interview : Jean-Luc Terrade, directeur artistique de Trente Trente

dans ART ET CRÉATION/ÉVÉNEMENTS

Du 21 janvier au 2 février 2020, la Compagnie des Marches de l’Été organisera la 17ème édition de son festival Trente Trente. Mettant sous les projecteurs les formes courtes des arts vivants, le fondateur et directeur artistique du festival, Jean-Luc Terrade tient à une programmation au croisement des disciplines. Entretien d’un homme passionné, en compagnie de Magali Starck, responsable des relations presse de l’événement.

Le Type : En tant que directeur artistique depuis sa création, quel est votre rôle dans l’organisation de Trente Trente ?

Jean-Luc Terrade : Principalement la programmation du festival, et puis tout ce qui est autour. Notamment les nombreuses actions qu’on essaie d’organiser avec des jeunes et des étudiants. Cette année on a par exemple une grosse opération avec l’école des Beaux-Arts, que j’ai confiée à Cédric Charron et Annabelle Chambon, qui sont deux danseurs de Jan Fabre. Il y a aussi des étudiants de l’école 3iS, le CIAM et la faculté ingénierie. Je travaille sur la programmation un an à l’avance !

Choisissez-vous un thème pour chaque édition ?

J-L T : Il n’y a pas de thème. Il y en a eu quelques fois, mais là ce sont simplement des formes courtes (qui ne doivent pas dépasser officiellement 30 minutes) et qui sont pluridisciplinaires. La direction artistique est tournée vers les formes très contemporaines et la performance. En plus, on va plus du côté de la danse et de la performance que du théâtre : il y a de moins en moins de texte.

Je pense que l’art est fait pour se perdre et être déstabilisé

Vous décrivez le festival comme apportant un « autre regard sur les arts de la scène ». Qu’appelez-vous un « autre regard » ?

J-L T : J’ai tendance à penser que j’ai une façon différente d’appréhender l’acte artistique que la majorité des gens. En plus de ça, c’est vrai que le public a l’habitude d’aller voir des spectacles plus ou moins formatés où ils ne vont pas se perdre. Personnellement je pense que l’art est fait pour se perdre et être déstabilisé ; sinon, si on reste dans son propre confort on ne bouge pas. Donc les propositions qu’on fait ont très peu de chances d’être vues ailleurs, surtout en région. On les voit un peu dans certains festivals comme le FAB (festival international des arts de Bordeaux Métropole).

Comment choisissez-vous les artistes invités ?

J-L T : Pour une part je les choisis tout seul. Quand je travaille avec une autre structure comme le Théâtre des Quatre saisons, Boulazac ou le CDCN , on fait une programmation en accord avec la direction de la structure.

Anthony Egéa / Cie Rêvolution

Parmi les artistes invités, y a-t-il une certaine place réservée aux artistes locaux ?

J-L T : Pas automatiquement. Cette année il y en a plus que l’année dernière mais je ne fais pas la différence. Ça peut aider pour avoir plus de financement, mais je ne veux pas être manipulé par ça. Il y a entre autres Anthony Egéales ateliers du Panoramale Collectif Tutti et ce sont presque que des créations en plus. Cette année on a d’ailleurs 10 créations sur les 30 spectacles donc c’est pas mal !

En tant que metteur en scène, est-ce que vous travaillez avec des artistes invités ?

J-L T : Cette année 2 circassiens que j’ai accompagnés artistiquement vont présenter des solos. C’est leur projet mais ils m’ont demandé de travailler avec eux. Il y a aussi un jeune chorégraphe, Patrick Haradjabu, qui m’a demandé de regarder son travail. Grâce au lieu de résidence L’Atelier des Marches qu’on a mis en place au sein de la compagnie au Bouscat, les artistes peuvent travailler et très souvent me demandent un avis. Notamment dans les compagnies régionales qui créent pendant le festival, certaines sont en résidence ici donc ça crée une proximité de travail.

Comment avez-vous eu l’idée de créer ce festival ?

J-L T : Il y a presque 20 ans, il y avait très peu de structures de diffusion ou de théâtres qui programmaient des formes courtes. Moi je m’intéressais entre autres aux pièces de Beckett, qui étaient des formes courtes. Avant, si on ne créait pas des formes de plus d’une heure, on avait peu de chances d’être programmé. Ça a quand même un peu évolué aujourd’hui de ce côté-là. Maintenant, toutes les formes sont pluridisciplinaires : un peu tous les arts se sont mélangés, alors qu’avant les arts étaient un peu plus sectoriels. Je pensais donc que c’était bien pour une soirée que le public se mélange. Maintenant, ça se mélange un peu plus mais c’est encore très très confidentiel. Je prends l’exemple de notre festival : je trouve qu’on est assez confidentiels sur Bordeaux. On remplit mais on ne fait que 300 personnes par soirée, ce qui est très peu.

Magali Starck :  Après, il y a aussi beaucoup de formes courtes programmées qui sont dans une « configuration public » plus intimiste. Les spectacles programmés ne sont pas forcément des spectacles qui se jouent sur des grosses scènes de 500 personnes et les lieux partenaires sont pour la plupart des lieux intermédiaires.

J-L T : Sauf au Chapiteau en hiver, où il y a un potentiel de 350 ou 400 places. Il y a des jours où c’était plein mais le Théâtre des quatre saisons c’est une grosse jauge qu’on a du mal à remplir.

Qu’est-ce que vous pensez de l’évolution de la création contemporaine dans la région ?

J-L T : Je dirais qu’il y a beaucoup d’initiatives de jeunes qui sont très intéressantes. Malheureusement ils sont largués tout seul dans la nature. Ils n’ont pas assez d’aide et d’accompagnement. Le problème est donc qu’ils s’épuisent très rapidement et que maintenant, les jeunes artistes se trouvent souvent obligés de faire des ateliers, du social, etc. pour gagner de l’argent. Cela perverti le métier qui devrait être de créer du contenu. Je trouve ça dommage mais il y a quand même des jeunes qui font des choses intéressantes. Je prends toujours l’exemple de Nicolas Meunier qui est venu travailler l’année dernière. Il court après des rendez-vous pour rencontrer des directeurs de théâtres depuis 2 ans et il n’y arrive pas. C’est à force d’en parler autour de moi depuis 1 an qu’il commence à obtenir des rendez-vous mais il va encore attendre 3 ou 4 ans avant de pouvoir présenter quelque chose, 8 ans après la création de son œuvre. Ce temps-là est très long à cause de la concurrence qui est très nombreuse !

Magali Starck : C’est aussi à cause de la prise de risque ! Les directeurs de théâtres veulent s’assurer de remplir leur salle. Donc même avec des artistes qui prennent des risques, si les programmateurs n’en prennent pas, c’est difficile…

Je veux vraiment revenir sur ce qu’on appelle l’émergence. La vraie émergence.

En ce sens, votre programmation se tourne-t-elle vers ces jeunes pour les faire sortir du lot ?

J-L T : Oui, par exemple je parlais de la compagnie des Limbes : je les ai programmés 3 ou 4 fois dans le festival il y a 15 ans. Ils ont fait la première édition. C’est ça aussi qui est bien dans ce festival : quelque part, je prends moins de risque parce que sur une soirée, il y a 3-4 spectacles ; donc si l’un ou l’autre ne plait pas, le public peut se rattraper. Par contre, il faut que je fasse attention parce que je voudrais revenir vers des gens encore méconnus, des jeunes. Dernièrement j’ai un peu perverti le festival en présentant des choses qui sont déjà un peu établies au niveau des artistes, mais je veux vraiment revenir sur ce qu’on appelle l’émergence. La vraie émergence. Quand je crois en quelqu’un de la région, quand je pense qu’il se passe quelque chose, j’essaie au maximum d’aider les gens mais le problème est que je ne peux pas tout faire !

Quel public vient voir les soirées de Trente Trente ?

J-L T : C’est très mélangé : il y a du 3eme âge, des étudiants, des jeunes. Il y a vraiment de tout.

Magali Starck : C’est vrai qu’il y a de plus en plus de jeunes sur les 3 dernières années. Ce sont surtout les journalistes nationaux qui viennent sur le festival qui l’ont constaté. Ils sont souvent étonnés de voir autant de jeunes.

J-L T : J’aimerais qu’il y ait plus de monde bien sûr ! En même temps je me plains mais c’est vrai qu’a Paris, il y a parfois moins de monde que sur le festival.

Magali Starck : Et à la fois sur certaines soirées à Bordeaux on est quasiment complet à chaque fois.

J-L T : On remplit mais je trouve qu’on ne développe pas le public, on reste sur une jauge à peu près identique depuis 4 ou 5 ans, avec un potentiel pour un spectacle de 300 personnes. Je ne vais pas me plaindre mais je trouve que dans une aussi grande ville ça pourrait être plus important… Après, c’est aussi un problème d’argent pour communiquer, pour faire connaitre l’évènement.

Magali Starck : En plus, tu proposes des spectacles qui peuvent déranger, choquer, qui ne sont pas des spectacles faciles.

Teaser – Trente Trente – 17e édition from Trente Trente on Vimeo.

Pensez-vous que les jeunes ne sont pas assez sensibilisés aux arts de la scène ?

J-L T : Certains sont très curieux, par exemple, hier j’ai rencontré 2 étudiants en première année de cinéma. Je suis resté deux heures avec eux pour parler de la direction d’acteur. Je leur ai expliqué comment j’envisageais Trente Trente et j’ai senti une curiosité incroyable qu’ils n’avaient pas à l’école, pas assez. Donc je pense qu’il y a des jeunes qui sont vraiment passionnés, intéressés et interrogatifs, donc c’est vraiment bien, surtout des gens qui veulent faire de l’art, du cinéma. Le problème, c’est que très vite, ils montent leur propre projet, ils croient qu’ils sont des comédiens très vite au bout de 3 ou 4 ans et pour une grande majorité ils ne sont pas assez curieux de ce qu’il peut se passer et des différentes manières d’appréhender le théâtre.

Magali Starck : De manière générale, il y a encore une certaine culture de l’élite, certains jeunes ne poussent pas la porte des théâtres parce qu’ils pensent que c’est réservé à une certaine classe de la population.

J-L T : Ils croient que le théâtre c’est cher mais c’est le même prix qu’une séance de cinéma. Moi si les jeunes se mettent en groupe pour Trente Trente par exemple, ils paient 8 euros. Ce n’est pas cher !

Avez-vous quelque chose à ajouter ou à préciser?

Magali Starck : On peut ajouter que sur cette édition-là, les arts circassiens sont assez mis en avant par rapport à d’autres années. C’est notamment dû au fait qu’on travaille en partenariat avec Boulazac qui est un lieu de cirque mais aussi à la soirée que l’on partage avec le Chapiteau en hiver à Bègles, que nous faisons tous les 2 ans. Il y a donc en tout une dizaine de formes circassiennes parmi la trentaine de représentations.
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