Entretien : Ko Shin Moon, décloisonneur de genres

dans ENTRETIENS/MUSIQUE

Formé en 2017, le duo Ko Shin Moon explore une facette extra-occidentale des musiques, psychédéliques, électroniques et bien au-delà. Adepte des croisements artistiques et en recherche constante de nouveaux territoires à découvrir musicalement parlant, Axel et Niko sont autant à l’aise en studio (avec un premier album sorti en 2017 et d’autres nouveautés à venir) qu’en live. Ils seront présents le 6 juin à Bordeaux, dans le cadre d’AHOY!, le festival porté par l’Iboat à la programmation défricheuse impeccable. Avant de les voir sur scène, on a posé quelques questions à la moitié du groupe, Axel.
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Salut Axel, pourrais-tu commencer par nous resituer un peu ce qu’est le projet Ko Shin Moon ?

On a formé le duo en 2017 ; l’idée du projet est la rencontre entre différents répertoires et genres musicaux, dans une démarche d’expérimentation. L’idée est d’explorer musicalement différentes régions du monde en essayant de fusionner leur répertoire, leur approche rythmique et mélodiques à des approches musicales plus « occidentales ». On est dans une démarche de croisement, de rencontres et de collaboration. On cherche à enrichir notre langage musical en mélangeant différentes sources.

On travaille généralement en s’inspirant de musiques traditionnelles ou pop trad, de différentes régions du monde. Et on s’efforce de les réinterpréter avec notre bagage musical : le rock psyché et prog, la musique électronique… L’idée c’est donc de trouver une manière de s’exprimer nouvelle avec ces différentes influences, à travers les différentes choses qu’on écoute.

Par rapport à ces inspirations dont tu parles, quelles sont par exemple les scènes que vous scrutez davantage que d’autres, celles qui vous inspirent plus que d’autre ? Est-ce que le patrimoine musical du Moyen Orient est particulièrement dans votre radar ?

Depuis une bonne dizaine d’année j’écoute principalement de la musique « extra-occidentale » ; ça fait partie de mon « patrimoine musical » au même titre que la musique anglo-saxonne et afro américaine à une période. J’ai beaucoup écouté de musiques traditionnelles au travers les publications d’Ocora (un projet menacé, ndlr), le label de Radio France et la collection du CNRS, des publications ethnomusicologiques qui explorent une multitude de territoire musicaux, et beaucoup de musiques actuelles du monde, je pense au rock turc, aux musiques utilisant synthétiseur et boîte à rythme, comme le rai algérien je pense aussi au tallava albanais, au dabke libano syrien, aux compositeurs filmi indiens, au molam lao/thai… On affectionne particulièrement la musique de Maghreb et du Moyen Orient mais aussi celle d’Asie Centrale, de l’Inde, d’Asie du Sud Est notamment l’Indonésie, toutes ces régions ont des répertoires, des approches rythmiques et des modes d’expression en commun. Ce sont des territoires d »écoute qui nous surprennent et nous challenge musicalement.

As-tu des exemples de labels ou d’artistes de ces territoires que tu écoutes en ce moment et qui t’inspire pour vos compos ?

Dans les gens qui font du vraiment du bon boulot de réédition et compilation : Sahel Sound, Radio martiko, Akuphone avec qui on travaille… Après nous sommes aussi admirateur de labels comme Crammed Discs, Discrepant , Sublime Frequencies ou les suisses de Bongo Joe qui font ce travail de pont entre des artistes de différentes régions du monde, qui permet une diffusion de musiciens actuels, expérimentaux… Ils ne ne limitent pas à un aspect musical d’un territoire. Ils décloisonnent les genres et les espaces musicaux et font se rencontrer les gens. Ce sont des labels qui nous inspirent parce qu’ils mettent en avant des artistes de qualité. Coté artistes ceux qui nous inspirent je dirai Haruomi Hosono, pour l’étendue de son œuvre, et dans la même lignée Sakamoto, David Byrne, Mick Karn, Illayaraaja, Baris Manço, Omar Khorshid. Le chanteur de pop Raï Cheb Zahouani, et la période fin 80 début 90 de Khaled et de manière générale les productions de Rachid Baba Ahmed et sur la scène actuelle je dirai les libanais de Praed, l’égyptien Islam Chips les turcs de Baba Zula, surtout en live . Je dirai que tout ces artistes de différentes régions du monde ont en commun un travail de recherche , d’ouverture, de fusion.

Tu parlais tout à l’heure du travail qui se faisait autour du digging, du travail de découverte des disques ; toi par exemple comment tu découvres des nouveautés ? Uniquement chez le disquaire ? Trouves-tu aussi sur internet des nouvelles façons de digger ? Comment tu appréhendes cet aspect là de la musique qui est fondamental dans la découvert de nouvelles musiques ?

J’ai vécu un peu à l’étranger donc j’ai collecté par plaisir, pour pouvoir écouter et découvrir. Je n’ai jamais été dans une démarche de commercialisation, ou de vouloir en faire une profession. Pour ce qui est de digger, tous les formats m’intéressent. Je suis assez curieux. Aujourd’hui je découvre énormément de choses par Internet, beaucoup par YouTube. Je me laisse un peu emmener par des artistes que je connais, ce qui me guide vers plein de directions différentes. Pour les musiques actuelles et trad-pop actuelles; Internet c’est quasiment que par là que ça passe.

Il y a aussi plein de territoires où il n’y avait pas ou peu de productions musicales enregistrées par des locaux pour des locaux avant les années 80 et l’apparition de techniques d’enregistrements à bas coût, plus populaires comme la cassette. Quand il y avait une production vinyle elle était réservée à l’élite, pas vraiment à la masse. Avec la cassette puis avec le CD, et maintenant Internet ; chacun, de tout niveau social peut s’enregistrer et diffuser sa musique. Du coup tu as accès à des musiques populaires de partout. Je m’intéresse pas mal à ce format ; j’écoute beaucoup de cassettes, j’en collectionne beaucoup. Il y a souvent des choses qu’on ne retrouve pas sur Internet. C’est le premier format d’enregistrement populaire.

Par rapport à votre processus créatif avec Ko Shin Moon, comment vous fonctionnez ? Quel place prend par exemple le sampling chez vous ? Comment arrivez-vous à composer vos productions ?

On a pas mal d’instruments au studio, que ce soit des claviers digitaux, des claviers analogiques des boîtes à rythmes, des instruments acoustiques et électriques de différentes régions du monde. Du coup on se sert pas mal de ça, soit en essayant de récupérer des archives de répertoire, de les apprendre et les jouer, soit en expérimentant avec le son d’un instrument et en essayant de jouer à « notre manière ». Pour ce qui est du sampling, on sample à partir de vinyles oui. On sample aussi parfois des cassettes. Sur le premier album qu’on a sorti il y avait pas mal de sample. Là, sur ce qu’on fait en live et sur les morceaux qu’on va sortir prochainement, il y aura très peu de sample. C’est nous qui seront à l’origine direct de 90 % des sons présents.

Vous avez sorti un premier album en 2017. Actuellement vous en préparez un deuxième ?

En fait, on a plusieurs projets en cours. Dont un qui devrait sortir très prochainement puisqu’on est en train de le terminer… On bloque juste sur la pochette avec le design. Mais tout est prêt : le mastering est fait. C’est un album où on a travaillé avec le fond d’archive sonore, libre de droit, de la BNF : Gallica. Que de la musique d’avant les années 50 donc uniquement à partir de 78 tours ; de différentes régions du monde. On a fait un 11 titres. Ça devrait sortir dès qu’on a finalisé la pochette, en numérique dans un premier temps j’espère avant fin juin.

Après ça, on a un autre album en préparation qui sera composé des morceaux qu’on joue en live depuis 6 mois. Celui-ci devrait sortir d’ici septembre-octobre. Enfin, on devrait sortir une série de morceaux fruit d’une collaboration avec des musiciens égyptiens, réalisée lors d’une résidence au Caire en Octobre dernier.

Le live que vous jouez depuis quelques mois est donc composé de morceaux qui ne sont pas sortis sur un album ?

Oui, c’est ça. On a sorti ce premier album qui a été composé en studio et qui n’a pas du tout été pensé pour le live parce qu’on a utilisé beaucoup de samples et une multitude d’instruments. On a essayé de reproduire des textures pour essayer d’avoir un aspect difficile à placer dans le temps et l’espace. L’idée c’était de brouiller les pistes mais du coup c’est très difficile de reproduire ça à deux sur scène en live. En Dj set à la limite oui mais en live c’est quasi impossible. Donc à part quelques morceaux, on en a joué très peu sur scène. On a donc vite développé un autre répertoire pour pouvoir jouer live en fait et surtout être sur nos instruments, sur nos machines, sans faire du dj set car c’est jouer en live qui nous plaît le plus.

Au début chaque live étaient différents, certains morceaux ont été joué sur un seul concert… Les gens qui nous ont vu en concert 2 ou 3 fois sur les deux années précédentes, il n’y a pas eu un seul concert pareil. C’était un peu source de travail d’ailleurs et assez stressant. Là du coup on a réussi sur les 6 derniers mois à développer un nouveau répertoire relativement fixe, avec un nouveau set live, et ce sont ces morceaux qui sortiront d’ici septembre sur un album.

Par rapport à la musique que vous jouez qui joue pas mal sur des esthétiques extra-occidentales comme tu l’expliquais, est-ce que la question se pose de l’héritage et du risque de se faire taxer de ré-appropriation culturelle ?

Carrément, ce sont des questions de fond auxquelles on est obligé d’être confronté. Après, selon moi, l’idée d’appropriation se pose surtout dans le cadre des personnes qui vont utiliser de la musique à des fins économiques, c’est la que la question du néocolonialisme est particulièrement vive ; tu vas chercher quelque chose et l‘exploiter dans le monde occidental sans que les gens sur place en tire bénéfice… En tant que musicien il y a aussi évidemment la question du stéréotype, de la caricature, nous essayons de faire attention à cela. Par la connaissance, par la recherche et par l’apprentissage. Nous n’avons pas la volonté de piquer quelque chose, nous nous efforçons de n’offenser personne. Nous essayons de connaitre l’origine et l’histoire de ce qu’on écoute, des musiques desquels on s’inspire, d’en comprendre le contexte de création.

L’appropriation culturelle c’est une notion qu’il faut forcément avoir en tête parce que quand tu viens d’Europe, du monde occidental au sens large ; tu as ce passé, cet héritage colonial, tu fais partie des puissances économiques, dominantes. Mais moi je le ressens pas forcément en tant qu’individu. J’habite à Aubervilliers, où il y a 90 % d’immigration, en bas de chez moi le café est tenu par des kabyles, l’épicerie par des turcs, je mange chinois, indien, italien… Je joue du saz turc, du sitar, j’écoute du raï sur cassette tout cela est lié à là où j’habite, à mon passé, à ma sensibilité musicale etc.

De toutes les musiques que j’ai écouté, que j’écoute depuis que je suis ado, il y en a finalement très peu de françaises ou anglo-saxonne. J’ai écouté beaucoup de musiques indiennes , de musiques du Maghreb, d’Asie Centrale, j’ai aussi suivi un cursus universitaire en ethnomusicologie ce qui m’a amené à écouter un large panel de musique. Je ne ressens pas dans ma culture musicale une exclusivité ; je ressens quelque chose de très hétéroclite, d’ouvert ; j’aime les musiciens qui cherchent, qui collaborent, et ce que j’écoute vient de différents endroits, de différentes parties du monde. Je me laisse porter par ma sensibilité musicale ; je cherche à jouer ce qui m’a plu en tant qu’auditeur… Sans idée d’exploitation, ou de profit économique. Je ne le fais pas parce que c’est cool ou à la mode, mais par sincère admiration.

Vous êtes déjà venus à Bordeaux pour jouer ou autre ?

Je suis déjà venu mais on a jamais joué à Bordeaux encore !

Merci beaucoup, on se voit donc pour votre premier concert à Bordeaux pour AHOY! le 6 juin !

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