Bordeaux, destination rock en 3*3 albums


« Bordeaux est belle et bien une ville rock  ». Ces mots du directeur de la Rock School Barbey, Eric Roux, pose dès la préface de « Bordeaux Destination Rock, 33 albums indispensables » la couleur et les ambitions de l’ouvrage. Paru en cette fin d’année 2018, le livre est une véritable mine d’or pour quiconque chéri un tant soit peu le passé musical de la capitale girondine. Diego Gil, son auteur, y propose non seulement une rétrospective de ce que la scène rock et punk a produit de mieux dès les années 1970 mais explore également les années 2000 et 2010. En évitant l’écueil du « c’était mieux avant », il confirme le dynamisme artistique à l’œuvre à Bordeaux et célèbre les nouveaux acteurs d’une scène foisonnante. La dimension historique de l’ouvrage est particulièrement passionnante, avec un florilège d’anecdotes sur l’histoire de la ville particulièrement croustillantes (l’arrivée du jazz en ville, l’évocation de salles mythiques comme le Jimmy, la cavale d’un punk bordelais dans le sud de l’Europe…). Parmi ces 33 histoires, nous en avons sélectionné 9. 3*3 albums dont l’histoire nous a semblé subjectivement riche et représentative de l’histoire du rock et de ses composantes (pop, math, punk…) à Bordeaux.
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Camera Silens – Réalité (1985) : punk décadent


L’histoire de Camera Silens vaudrait un article à lui tout seul. Formé au début des années 1980 par des lycéens « en rupture » (du lycée Camille Julian), le groupe lorgne explicitement sur ce qu’il se passe outre-Manche et l’activisme punk britannique. Avec Réalité, ils signent en 1985 un brulot punk donnant « la parole à une jeunesse éprise d’idéaux libertaires ». Le nom de l’album affiche d’ailleurs la couleur puisqu’il s’agit d’une référence aux cellules d’isolement réservées aux membres de la Fraction armée rouge. Camera Silens y chante la désillusion, en écho au quotidien de ses membres qui évoluent dans « la zone » (actuel quartier Saint-Pierre, autrefois fréquenté par une population pauvre et marginale). La rage qui transparaît dans l’album Réalités du groupe, son chanteur Gilles Bertin l’exprimera d’ailleurs en acte. Trois ans plus tard, il rejoindra en effet un commando de braqueurs amateurs qui récoltera 12 millions de francs après un casse. Seul à s’échapper, il part en cavale en Espagne et au Portugal où il met en application ses valeurs de partage en redistribuant sa richesse, avant de devenir disquaire. Séropositif, il décide finalement de se rendre aux autorités françaises et de payer sa dette. Un destin punk, jusqu’au bout, dont Réalités a posé les premières briques.
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Gamine – Voilà les anges (1988) : consécration pop-rock

Gamine fait partie des deux groupes que le label Barclay vient débarquer à Bordeaux à la fin des années 1980. Le deuxième n’étant autre que… Noir Désir. Pourtant rivaux artistiquement parlant (au moins dans l’imaginaire collectif), les deux formations sont alors les heureux représentants d’une scène rock bordelaise qui se porte plutôt bien. Plus pop que leurs comparses, Gamine s’évertue à affirmer sa pâte artistique plutôt qu’à se compromettre en se forgeant une carrière musicale. Voilà les Anges est le malin mélange de cette nécessité (le groupe conserve son spleen et sa ligne pop tout en restant accessible) ; le tube éponyme étant son expression la plus efficace. Le titre a été à postériori considéré comme « la référence du renouveau de la scène pop rock française ». Pas étonnant dès lors d’avoir vu le groupe se reformer à l’occasion de l’inauguration de la réouverture de la Salle des fêtes du Grand Parc de Bordeaux en 2018.
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Noir Désir – Tostaky (1992) : monument du rock bordelais

Tostaky, pièce maîtresse du mythique groupe Noir Désir et sillon majeur du rock local voire national, est avant tout le fruit d’un long périple, autant physique que spirituel. Après une séparation (temporaire) en 1991, le groupe voit son chanteur Bertrand Cantat s’exiler quelques temps en Amérique du sud, notamment au Mexique. Le pays est alors plongé dans les affres du libéralisme : un contexte inspirant pour l’artiste qui en repart les poches pleines de textes forts et engagés, préludes de ce que deviendra Tostaki. Contraction du cri de ralliement révolutionnaire mexicain « todo está aquí » (tout est ici) des troupes d’Emiliano Zapata, meneur de la révolution mexicaine au début du XIXème siècle, le nom de l’album exprime bien les intentions du groupe. Et ce dans un contexte de la montée de l’extrême droite en France. Mobilisation et action apparaissent alors comme les mots d’ordre de cet effort qui réussit, dans cette fièvre, à aménager quelques pauses des plus agréables (« Marlène »). Un album toujours d’actualité qui, jusqu’à sa pochette (anti-commerciale avec les membres du groupe qui tournent le dos), donne un coup de poing frontal à la face d’une société rongée par l’individualisme et le consumérisme.
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The Sleepers – Illogical Moody Mind (1995) : le réveil du hardcore

Illogical Moody Mind est là pour rappeler la forte prégnance de la scène hardcore à Bordeaux, qui s’exprime dans les caves, mais pas que. En 9 morceaux, The Sleepers remettent les pendules à l’heure et, dans un style abrasif rudement bien mené, dressent un portrait sans concession d’un monde plutôt morose. A noter que le groupe a été signé sur Total Heaven, label qui préfigura la création du disquaire du même nom, aujourd’hui installé rue de Candale, non loin de la Victoire, et véritable référence de tous les mélomanes et autres diggers de Bordeaux.
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Eiffel – Le 1/4 d’heure des ahuris (2002)

Inspiré d’un morceau des Pixies (« Alec Eiffel« ), le groupe Eiffel a marqué de ses 5 albums un pan de l’histoire du rock français et bordelais. Avec ce deuxième album Le 1/4 d’heure des ahuris, les 4 membres signent 12 titres rock puissants et sincères, empreints d’une poésie mélancolique. Une approche pas surprenante quand on sait que le groupe a tourné avec l’un des plus grands auteurs contemporains français, Michel Houellebecq. Sur les textes, Eiffel confirme après son premier effort sa propension à porter un regard tranchant sur la société contemporaine (le morceau « t’as tout, tu profites de rien »), qui se confirmera avec l’opus suivant, Tandoori, plus politique et revendicatif encore.
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Chocolat Billy – Mon père est ma mère (2005) : psychédélisme chocolaté

Chocolat Billy témoigne de la diversité de la scène rock locale, en tant qu’un des représentants de son versant le plus expérimental, brut et psyché. Joyeux bazar, leur album Mon père est ma mère porte dès son nom le projet d’Armelle Marcadet (basse, batterie, chant), Jonathan Burgun (batterie, guitare, basse) et Mehdi Michaud (guitare) : dérouter le public. Ce fil rouge se vérifie bien à la lecture du nom des morceaux et surtout à l’écoute de l’album entier qui alterne fulgurances instrumentales perchées et post-rock nerveux. Petite spécialité de la maison : l’échange d’instruments en plein concerts, rajoutant à la confusion et brouillant les pistes d’un groupe à l’univers bien délirant.
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Sincabeza – Edit sur passage avant fin ou montée d’instrument (2007) : précis pour créer de la musique instrumentale selon des principes post-rock et math rock

Quarante minutes de math rock intello ça peut être long. Pourtant, là où certains pêchent par excès de confiance ou de surmoi, Sincabeza réussit impeccablement l’exercice d’équilibriste : une formule rock raffinée et pointue qui reste efficace, voire parfois rudimentaire, dans sa dimension la plus positive. Le trio reste simple jusqu’à sa composition : une guitare, une basse, une batterie et un clavier à l’occasion. Dans ce cadre bien défini et structurant, le groupe balance riffs sur riffs dans une fougue réjouissante, qui rappelle que le rock à Bordeaux peut aussi se la jouer sophistiquée et garder intacte sa street cred.
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Frànçois and The Atlas Mountains – Piano ombre (2014) : pop aurorale


Signé sur le label Domino, l’album Piano ombre s’inscrit dans la « période bordelaise » de Frànçois Marry (chant, trompette, sampler, orgue, piano, guitare et percussion) et ses acolytes de l’Atlas. Délicat à l’image des autres productions du groupe, ce disque est une douce ballade en forêt (cf. sa pochette). Les arrangements subtils des morceaux viennent compléter une ambiance générale envoûtante, produisant une « musique magique » comme le clame Frànçois dès l’intro, avec « Bois ». Un album pop majestueux aux influences diverses, et une filiation des plus classes, puisqu’il est produit de main de maître par Ash Workman (Metronomy).
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Th Da Freak – The Hood (2018) : Da Freak’n the hood

Si le comparatif avec un Mac DeMarco a pu émailler la presse musicale le concernant, on ne saurait enfermer Th da Freak dans ce seul héritage. Originaire de Caudéran, Thoineau Palis est avant tout un fan des années 1990 et de l’imaginaire qui va avec. Au-delà de son blase (inspiré de la culture gangsta de l’époque) et de sa dégaine (grunge), c’est sa musique bricolée qui en est la plus belle illustration. A coup de pompes de guitares pas pressées et de sonorités lo-fi qui sortent d’un « ampli nul qui coûte maxi 15 euros » (comme l’explique l’artiste lui-même), Th da Freak réussit à produire un disque qui aurait pu sortir 20 ans plus tôt, mais qui reste d’actualité : chapeau.
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