Des raisons d’espérer, la nature plus forte que tout ?


L’idée de l’adaptabilité des organismes, des espèces et des écosystèmes qu’elles constituent avec leur environnement, introduite par Darwin, a ouvert la voie à l’émergence progressive du concept de résilience. La résilience définit la capacité de la vie à se reconstituer après une importante perturbation. Elle a pour condition majeure la diversité biologique, que celle-ci soit présente sous forme d’un nombre élevé d’espèces, ou d’une grande diversité génétique au sein des espèces. Face à l’ampleur et au rythme de l’anéantissement biologique actuel, avons-nous franchi le seuil de la diversité minimale au-dessous de laquelle il ne faudrait pas descendre au risque de bouleverser profondément les conditions de vie de l’humanité ?

« La fin d’un monde n’est pas la fin du monde ! »

Les propos introductifs de Michel Maffesoli, philosophe, sociologue et professeur émérite à l’université Paris-Descartes font l’effet d’un électrochoc. Auteur d’un essai sur l’Ecosophie, concept qui place l’homme non pas au sommet de la hiérarchie du vivant, mais comme partie de l’écosphère, Michel Maffesoli développe l’idée selon laquelle l’époque du Monde moderne, porteur du mythe progressiste, se ferme désormais.

La recherche frénétique de progrès est jugée archaïque et dévastatrice et si elle a « produit de belles choses, des avancées scientifiques, médicales, un rallongement de la durée de vie », elle a également abouti aux catastrophes naturelles et humaines que nous connaissons. Or, la civilisation moderne, les valeurs de modernité et l’individualisme arrivent aujourd’hui à saturation car « elles n’agrègent plus les hommes entre eux, elles ne rassemblent plus et ne fondent plus le vivre ensemble ».

L’écosophie est porteur de changement de paradigme et propose un « nouvel équilibre entre la matière et l’esprit ». Elle ne traduit pas pour autant la fin du monde mais simplement un changement d’époque qui s’ouvre devant nous (en Grec, «époque» signifie parenthèse), où des bouleversements culturels s’opèrent désormais. Divers mouvements, comme le végétarisme, le véganisme, les localistes, l’économie solidaire, etc. ainsi que la facilité d’accès et d’échanges du savoir via les nouveaux média, participent à ce nouvel élan culturel.

La résilience des écosystèmes comme raison d’espérer ?

Selon Gilles Boeuf, biologiste, Professeur à l’université Pierre-et-Marie Curie et Président du Muséum national d’histoire naturelle (2009-2015), « la résilience des écosystèmes peut se traduire par leur capacité à revenir, après un traumatisme, à une situation proche de leur point de départ« . Le concept de résilience, devenu central et d’actualité pour aborder de très nombreux phénomènes de sociétés, a d’ailleurs fait l’objet du 4ème Congrès Mondial à Marseille, les 27-28-29 et 30 juin derniers.

Concernant la nature, les cas de résilience les plus emblématiques forcent l’admiration ! Trente ans après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl – qui, rappelons-le, couvre un territoire d’une surface équivalente à celle du Luxembourg -, les oiseaux, les loups, les renards, les cerviers reprennent possession des lieux et les forêts de pins repoussent ! Autre exemple : celui de la plus grande réserve écologique d’Argentine (Buenos Aires, 350 ha), qui provient des terres de remblais et des gravats issus de la percée de l’autoroute « 25 de Mayo » . Ces terres, laissées à l’abandon depuis les années 70, accueillent aujourd’hui plus de 1500 espèces de faune lacustre, dont 250 espèces d’oiseaux !

Ne nous y trompons pas pour autant : la résilience des écosystèmes n’est pas un joker utilisable à tous les coups ! Gilles Boeuf rappelle la première condition pour que nous puissions compter sur la résilience des écosystèmes : ne pas tout exterminer ! Comme un écosystème mort n’a plus aucune résilience, il est capital de veiller à conserver une partie de l’écosystème sur lequel on intervient. Les projets d’aménagement doivent ainsi internaliser  -prévoir- de manière systématique la conservation d’une partie des espaces naturels sur laquelle ils interviennent (laisser par exemple des bandes enherbées et des arbres dans les parkings et ne pas tout bétonner !).

L’autre paramètre important pour que la résilience opère, rappelle Jean-David Abel, vice-président de France Nature Environnement, est la nécessité de maintien d’écosystèmes très biodivers. La diversité des espèces et habitats au sein d’un écosystème est, en effet, gage d’une plus grande capacité d’adaptation face aux aléas extérieurs. Toutes les espèces et tous les écosystèmes n’ont pas les mêmes capacités d’adaptation : les temps de récupération des sols face à une pollution chimique peuvent être longs ; les espèces qui dépendent de niches écologiques sont aussi plus vulnérables.

Enfin, Christophe Aubel, Directeur de l’Agence Française pour la Biodiversité, souligne que les réponses des écosystèmes aux traumatismes restent incertaines et incontrôlables ; les résultats peuvent aboutir à de nouvelles catastrophes écologiques (exemple de la mer de méduses sur les côtes mauritaniennes).

Le changement de paradigme : tous concernés !

Avec la perte de près de 40% de la biodiversité, l’homme est responsable de la 6ème extinction des espèces qui se joue aujourd’hui. Les consciences s’éveillent mais c’est bel et bien d’un changement de modèle de société – de la fin d’un monde ? – dont il est question. Les politiques ne sont pas les seules concernées, le changement doit aussi se faire auprès de la société civile, des entreprises et des acteurs locaux ! Les résistances au changement ne sont pourtant pas à négliger, entre lobbyistes et intérêts de court terme.

La question est aussi celle de la gouvernance et de l’articulation des décisions entre le national et le local. Le cas concret des dérogations préfectorales pour autoriser la pêche au chalut dans la bande des 3 milles dans le Bassin d’Arcachon est pointé. Alors qu’Ifremer a formulé à plusieurs reprises des avis défavorables sur la pêche dérogatoire au chalut dans les 3 milles – « des études scientifiques montrant que les eaux côtières constituent des zones où se concentrent les stades juvéniles de nombreuses espèces, et que ces zones sont des écosystèmes fragiles et indispensables au renouvellement des ressources halieutiques » -, les dérogations se poursuivent depuis 23 ans !

Pour finir sur une note constructive, le Plan Biodiversité porté par notre désormais ex-Ministre de l’Écologie et de la Transition écologique et solidaire, M. Nicolas Hulot, affiche une ambition plutôt haute. Articulé autour de 6 axes thématiques, le Plan Biodiversité prévoit notamment le « zéro plastique rejeté dans l’océan d’ici à 2025 », des actions fortes pour lutter contre l’étalement urbain, des aides aux agriculteurs pour la mise en place d’actions de protection de la biodiversité et la création l’an prochain du 11ème Parc National des Forêts, entre Champagne et Bourgogne.

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