Interview : Sinik, le retour de l’Assassin


Sinik, une des figures emblématiques de la scène rap française a fait son retour sur scène en 2017. Il venait donc terminer sa tournée à Bordeaux dans les locaux de l’Iboat. Ce fut l’occasion pour nous d’aller discuter avec lui, de sa pause, des projets à venir, de son point de vue sur l’évolution du Rap français…
Crédits photos : Matthieu Bizeul 
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Le Type : Sinik, tout d’abord merci de nous honorer de ta présence à Bordeaux, ça fait vraiment plaisir de te revoir sur scène.

Sinik : Et bien merci à vous !

On va parler un peu de toi ; tu fais ton retour sur scène. En 2017 tu as sorti ton dernier opus qui s’appelle Drone , et il y a un son qui s’appelle « Qu’est-ce-tu deviens ? ». On aimerait donc l’entendre de vive voix : qu’est-ce tu deviens ? Qu’est-ce qu’il s’est passé dernièrement ?

Ben écoute, il s’est passé plein de trucs. Tout d’abord, on est en bonne santé et c’est le plus important. Ensuite, je me suis diversifié un peu, j’ai ouvert un salon de tatouage qui s’appelle Watch My Tatoo à Paris, j’ai produit un peu de trucs, j’ai aussi écrit pour des artistes moins connus. J’en ai profité pour briquer un peu car j’avais besoin de souffler et de faire autre chose. Et là, comme tu l’as dit, on a sorti ce projet sept titres qui s’appelle Drone, histoire de prendre un peu la température, de repartir de zéro, revenir dans les petites salles, et puis interroger les gens : est-ce qu’ils sont toujours là ? Ce projet-là nous a permis de répondre à certaines questions qu’on se posait.

Du coup, on aimerait savoir : elle est due à quoi cette pause ?

Disons que j’étais un peu essoufflé. Après un premier album en 2005, un en 2006, un en 2007 et encore un autre en 2009, un Street CD en 2011, un dernier album en 2015… Ça fait quasiment dix ans qu’on charbonne, et c’est le genre de vie où tu n’es quasiment pas chez toi… J’avais besoin de souffler, tout simplement. Je pense qu’humainement, même si tu vis des trucs super kiffants, il y a toujours une usure physique à cause du fait d’aller à droite, à gauche, de bouger ici et là… Enchaîner les décalages horaires sur un nombre d’années comme ça, c’est pas toujours évident. J’avais donc juste besoin de souffler, de reprendre un peu de poids parce que je trouvais que j’avais grave maigris, de refaire un peu de sport… Refaire des choses simples quoi.

Et suite à cela, qu’est-ce qui t’a poussé vers un retour ?

La scène, tout simplement. C’est comme une drogue ; quand t’as connu ça, quand tu as eu la chance de connaître le contact direct avec les gens sur scène, l’effervescence qu’il y a, le plaisir de voir des gens chanter tes morceaux, etc… C’est vraiment addictif en fait. Même si je sais qu’il y aura bien un jour où faudra que je m’arrête définitivement, ça sera le truc dont j’aurais le plus de mal à me passer parce qu’il y a un réel contact, y a pas de triche, on est face aux gens, on a pas forcément de deuxième chance. C’est là aussi que tu vois si t’as de la prestance, si t’es bon sur scène. C’est un autre exercice auquel j’ai attaché beaucoup d’importance, j’ai toujours travaillé mes shows et c’est la base même de l’artiste, je connais pas d’artistes qui n’aiment pas les concerts.

Entre temps il y a eu du mouvement du côté du rap, comme tu as pu le constater. J’ai donc deux questions, quel est ton constat sur la tournure actuel du rap ? Et puis, tu disais que tu avais écrit pour des artistes indépendants : est-ce que ce qu’ils font partie de ces artistes qui surfent sur cette nouvelle vague du rap ?

Alors, les artistes pour qui j’ai écrit, ce ne sont pas des artistes de rap, ce sont surtout des chanteuses. Notamment Zahariya qui a gagné le concours Transpole et qui a préparé un album qui est sorti y a pas longtemps. C’est un autre style d’écriture, ça n’a rien à voir avec le rap, et c’est ça qui est intéressant parce que tu te testes un peu sur autre chose. Par rapport à l’évolution du rap, tu l’as dit, ça a évolué, donc les sons ont évolué, les placements ont évolué, les flows.. tout a changé. La manière de faire de la musique, la cadence à laquelle tu sors tes projets, tes clips, tout… À l’époque, quand on sortait des albums, on préparait ça 3-4 mois avant, on envoyait trois singles avant, trois clips… Aujourd’hui, en l’espace de ce temps là tu peux faire deux albums ! Beaucoup de choses ont changés, par exemple avant entre deux albums tu pouvais laisser un certain laps de temps ; maintenant faut sortir un truc tous les six mois. Ça va plus vite, y a beaucoup plus de demandes, beaucoup plus de vidéos. La vidéo est devenu très prisée, même si elle l’était pas mal déjà avant. Et voilà, faut s’adapter à tout ça.

D’ailleurs, vis-à-vis de cette évolution, la plupart des gens qui t’écoutent ou qui écoutent des rappeurs comme Kery James ou encore Medine sont définis comme des « puristes ». Est-ce que c’est un terme avec lequel tu es d’accord ? Et pour toi, c’est quoi un puriste ?

En fait, puriste, pour moi, ça ne veut rien dire. Ces personnes là sont considérés comme des puristes parce qu’elles écoutent du rap dit « à l’ancienne ». Ça veut dire quoi ? Ceux qui n’écoutent pas ce style de rap ils n’y connaissent rien ? Des puristes, ce sont des personnes qui aiment le rap tout simplement, qui kiffent, qui vont te dire tel beatmaker a fait tel son, voilà… Après y a des puristes des années 2000, des puristes du rap d’avant, des puristes du rap de maintenant. Eux ,on les met dans cette catégorie là parce qu’ils aiment le rap à texte, ils aiment le rap à « l’ancienne »,. Puriste ça veut pas dire grand-chose au final. Mais ce mot-là est collé sur le front de ceux qui écoutent ce style de rap là, c’est le terme qu’on a choisi pour les identifier. On pourrait dire les anciens, les vieux (rires) tout ce que tu veux… mais on dit les puristes.

Comme on disait, le rap a évolué et notamment d’un point de vue « commercial ». Pour toi à quelle moment le rap a pris cette tournure commerciale ?

Je pense que ça a pris une tournure commerciale à partir du moment où les mecs ont compris que comme on vendait moins d’albums, si tu voulais te rattraper, fallait passer énormément en radio. Et ça devient un cercle vertueux : plus tu passes en radio, plus tu vas faire de concerts, faire des show-case, et donc tu vas compenser le fait que les albums se vendent moins aujourd’hui à cause des problèmes dont on parle depuis dix ans, le téléchargement et tout ça… Si je compare à avant, lorsqu’on faisait des albums, on se disait : faut sortir un truc compact, ok, il faut un ou deux singles pour faire vivre l’album, mais faut que j’ai au moins douze, treize morceaux qui racontent de vrais histoires, solides avec du thème, avec du contenu etc… Aujourd’hui, on pense différemment. Maintenant, dans un album il faut dix morceaux, dix gros tubes, il y en a peut-être deux-trois qui vont passer et ça suffira à faire vivre l’album. La manière de concevoir les albums est différente. Par exemple, à l’époque, à la radio sur Skyrock, tu pouvais entendre des sons comme « Autodestruction », des trucs graves avec des thèmes qui parlent de société, etc… Aujourd’hui, t’écoute la radio, y a que des trucs dansants, du 110-120 bpm, ce ne sont que des petits couplets, on cherche le gimmick, on est passé d’une époque où l’on faisait du rap pour dire des choses à une époque où l’on fait du rap pour faire danser. Enfin je ne veux pas faire de généralités mais grosso modo c’est ça…

Selon toi, cette diversité dans le rap est-ce une bonne ou une mauvaise chose ?

Je ne le vois pas comme une bonne ou une mauvaise chose, c’est une évolution. Après de mon point de vue d’ancien, je trouve qu’on a perdu en qualité d’écritures et en contenu. Peut-être qu’on a gagné dans d’autres trucs ; les instrus, les flows, et y en a qui te diront ça et ils ont raison puisqu’ils s’y retrouvent. Mais moi ce que je retiens c’est qu’on a perdu en contenu. Par exemple la quantité des couplets est beaucoup moins importante. Aujourd’hui, on fait maximum des 12 mesures, ce qui était considéré à l’époque comme des tout petits couplets où l’on pouvait taper des 24 voire 32 mesures. Tu vois, si tu sais compter les mesures, tu te dis qu’un couplet à l’époque ça correspond à deux ou trois couplets d’un morceau aujourd’hui. Y avait beaucoup plus de paroles, beaucoup plus de contenu et c’est quelque chose qu’on a vraiment perdu. Après, on a le droit de s’amuser, d’évoluer vers quelque chose d’un peu plus festif, mais faut pas oublier la base. Et la base c’est aussi de raconter des choses, et le problème que je constate dans ce rap là, c’est que y a beaucoup de rappeurs qui se ressemblent aujourd’hui, ils ont quasiment tous le même truc et quand t’en as écouté un tu as presque écouté tout le monde.

Est-ce que le problème c’est qu’ils n’arrivent pas à faire vendre le rap avec des textes, qui raconte des histoires, le rap dit « conscient » ?

Oui, voilà, faut être honnête aussi, ils savent que le rap conscient ça ne marche plus et que ce n’est pas avec ça que tu vas faire cinquante-mille vues la première semaine. Ça aussi faut avoir l’honnêteté de le dire ; d’un côté ils sont pas bêtes, ils vont pas se lancer dans un truc en sachant que ce n’est pas la tendance du moment. Donc ils font ce que les jeunes demandent, c’est-à-dire du rap qui va vite, où on ne se prend pas trop la tête, un peu festif, parce qu’ils savent que c’est ce qui va marcher. Nous on est des anciens, on a déjà fait notre carrière, donc on s’en fout un peu. On fait ce qu’on a envie de faire, et si ça marche tant mieux. Et puis on sait que y aura toujours un public pour ce style de rap là, même s’ils sont moins visibles qu’avant. C’est pour eux aussi qu’on fait ça.

Tu dois forcément suivre le rap actuel : y-a-t-il une nouvelle vague de rappeur francophones qui t’a marqué ? Des artistes ou leurs albums ?

Y a plusieurs rappeurs que j’aime bien, par exemple Ninho, ou encore Fianso. Je trouve que c’est mortel ce qu’il fait, parce que malgré le fait qu’il soit dans les délires d’aujourd’hui, c’est un des rares gars qui a du contenu, y a quand même du thème, ça kick, y a de la punchline… J’arrive à me retrouver. Certes je suis pas fan à 100% de l’autotune, des nab parce que pour moi le rap c’est un truc ou y a du mouvement ça bouge, c’est rythmé, et quand ça bouge moins et que c’est beaucoup dans les nab ça me parle un petit peu moins. Mais oui de cette génération là Fianson, Ninho, Niro aussi que je trouve super fort, ce sont des gars qui ont du contenu, de la phase, des thèmes. Tout ce que j’aime.

Ce sont des rappeurs avec qui tu aimerais faire un feat ?

Franchement ouaip, grave. Je dis pas que ça va se faire, parce que maintenant faut faire attention à ce qu’on dit, mais si on me disait de choisir une liste d’artistes avec qui je pourrais collaborer aujourd’hui, je pense qu’ils en feraient partie. Parce qu’ils rappent encore, je pourrais te donner d’autres noms, par exemple Lacrim il rappe bien, y a du contenu, y a du thèmes, c’est tout ce qui m’intéresse moi.

Avant de finir on aimerait avoir une petite exclu : si tu es de retour sur scène, c’est que tu vas sortir d’autres projets ? Il y a une date de prévu, y a des rappeurs en lice pour ce ou ces nouveaux projets ? On veut tout savoir !

L’exclu je te la donne avec plaisir : on est en train de préparer un album, un vrai album, pas seulement en digital ; un projet avec CD, parce que les gens demandent. Et quand on a sorti Drone, c’était ça l’idée ; de questionner un peu les gens afin de savoir s’ils étaient toujours là, et de savoir aussi ce qu’ils voulaient. Le projet a été validé mais j’ai eu beaucoup de retours du style « fais nous un CD », en un sens ça les a relancés, ça les a remotivés à me remotiver à sortir un album. Et puis y a la tournée, là c’est bientôt la fin, mais on a fait pas mal de salles, on les a remplies, on fait des concerts de ouf en sortant seulement un petit projet, on est reparti de tout en bas, mais on est aussi venu chercher cette force pour sortir un album et c’est grâce à ces gens-là, qui viennent t’encourager alors que y a pas de télé, y a pas de promos etc… L’album on aimerait le sortir mi-novembre, quasiment un an après la sortie de Drone, concernant les feat je peux pas trop en parler car j’ai pas envie de parler pour rien, faire des effets d’annonce pour rien, mais j’ai des idées de featuring.

Dernière question tu trouves comment Bordeaux ?

J’étais déjà venu, même si la dernière fois qu’on a joué ici c’était y a dix ans et donc ça a un peu changé. Mais honnêtement, je te jure que c’est une des villes en France que je kiffe le plus, c’est une belle ville, y a une bonne vibe et j’aime bien. Autant y a des villes tu te dis : vivement qu’on reprenne la route, alors que Bordeaux on aime bien profiter.

Du coup 91 ou Bordeaux ?

(Rires) Ah tu auras beau me sortir la mer, les cocotiers etc… Je dirai toujours le 91, c’est la Maison…

Merci beaucoup Sinik, ce fut un plaisir, tout le meilleur pour la suite, et on a hâte d’écouter ton album.


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