Digital Abysses : l’expérience numérique au cœur de l’océan


Jusqu’au 20 mai prochain, la Base sous-marine de Bordeaux accueille Miguel Chevalier et son exposition Digital Abysses. Pionnier dans l’art numérique, l’artiste signe ici une exposition remarquable à tout point de vue en nous offrant une balade numérique au plus profond des abysses. Plongez-y les yeux fermés.
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La Base sous-marine se dresse, comme une forteresse solide et fière, au milieu d’un champ de bateaux : certains sont usés, marqués par un temps qui n’épargne pas, tandis que d’autres, qui n’ont pas commencé le leur, attendent. Déjà nous sommes trompés : rien ne laisse apercevoir ni même imaginer la beauté de ce qui s’est installé là, dans les salles sombres de l’immense bâtisse. Une fois les portes franchies, nous avançons dans une semi obscurité humide et sourde avant de nous retrouver baignés de lumière par des projecteurs qui déposent au sol, les premières œuvres de Miguel Chevalier. Commence ici le voyage abyssal que nous offre l’artiste à travers cette exposition créée sur-mesure pour ce lieu mystérieux qui semble hors du temps.

Le numérique au service de l’art

Composée de 10 installations numériques et d’un cabinet de curiosités inédit scindé en quatre ensembles, la nouvelle œuvre de Miguel Chevalier introduit un phénomène nouveau : le numérique au service de l’art. Et cette nouvelle alliance fait des étincelles. La visite débute par une explosion de formes et de couleurs dans le cabinet de curiosités. Dans cette revisite de ceux du XVIIème siècle, l’artiste propose une sélection d’objets en tout genre. Certains sont imprimés en 3D ou dessinés au laser tandis que d’autres sont tout simplement réels : un jeu qui oscille entre virtuel et réel, comme avec ce corail orangé qui se fond dans le décor, preuve que le faux côtoie ici le vrai.

Des formes aériennes, puis voxelisées (pixels transformés en 3D) aux éléments fixes ou suspendus, Miguel Chevalier nous ravit les yeux d’un panel d’organismes créés de toute pièce par l’outil numérique. Ce qu’ils ont en commun ? Ils partagent un lien avec l’océan et sont haut-en-couleurs. Chacun d’eux rappelle les composants des fonds marins, au moins par la forme : tourbillons, volutes, fumées sous-marines, coraux et radiolaires pour les moins répandues. Ces derniers sont une espèce de planctons dont Miguel Chevalier a su reproduire, en 3D, couleurs et avec une extrême rectitude, les aspects variés et géométriques qui les caractérisent. En outre, ce n’est pas un hasard si le cabinet ouvre l’exposition : ce sont tous ces éléments qui composent les tableaux et scènes que l’artiste nous livre par la suite. Dans certaines œuvres, le numérique se voit tant dans la technique, par les logiciels, que dans ce qui est représenté : symboles spéciaux, pixel, touche command, signe infini et code binaire y trouvent leur place.

Rencontre océan-numérique à la Base sous-marine

Nous continuons alors la visite et commençons à déambuler dans le dédale des pièces de la base, dont l’obscurité et la fraîcheur ambiante font encore résonner l’écho du thème de l’exposition et de la cité sous-marine qui l’abrite. Dans ces pièces on croise de superbes œuvres, produits de la rencontre entre la créativité de Miguel Chevalier et les logiciels et algorithmes qu’il a imaginés pour leur donner vie. Parmi elles, l’Origine du monde, Pixels Liquides ou encore Vague Binaire. On notera que les noms des œuvres sont les parfaits témoins de l’association océan-numérique dont Miguel Chevalier est à l’origine.

En les observant, on décèle les figures et mouvements aquatiques : ondes, turbulences, tumultes et lignes. Autant d’éléments qui suggèrent l’univers des flux et vortex océaniques. Mais aussi celui du numérique et sa vague, ses flux et ses ondes de données. Ces grands tracés colorés, issus du logiciel, ne cessent de se mouvoir pour chaque instant être renouvelés. Ce ne sont jamais deux fois les mêmes formes et l’on pourrait rester des heures à les observer danser sur les écrans, dessiner les courants et s’inventer à nouveau au gré des mouvements de nos corps. Parce que Miguel Chevalier a trouvé le moyen de nous impliquer, de nous faire quitter notre condition de spectateurs pour nous rendre acteurs. Nos silhouettes font et défont l’œuvre grâce à des capteurs et des algorithmes que nous oublions à mesure que l’œuvre se saisit de nos mouvements pour devenir autre. Et c’est finalement cette interaction, ce jeu de courbes et de corps qui rendent l’œuvre encore plus vivante. On ne regarde pas l’œuvre mais on joue avec elle, on la teste, on la vit.

Sens en éveil et interaction avec les créations : une visite numériquement réaliste

La visite va crescendo. Nous commençons par des pièces contenant les éléments lumineux que l’on retrouve ensuite dans de vastes pièces qui les mettent en scène. Puis nous franchissons la dernière porte et ce sont des dizaines de teintes et de figures qui nous submergent. Sur une musique signée Michel Redolfi, quatre « bassins » luminescent se détachent du sol sombre sur lequel nous marchons. Dans chacun d’eux, les organismes observés précédemment semblent flotter dans une eau invisible. Ils sont colorés, vifs et en perpétuel mouvement. Une fois de plus, Miguel Chevalier nous permet d’interagir avec ces créations puisque lorsque l’on marche sur les projections, les organismes fuient nos pas. C’est une danse d’aimants que nous entamons alors. Qu’ils soient l’expression du rapport homme/nature, ou d’un simple jeu d’évitement, les bassins pleins de nature et de vivants rappellent la nécessité de protéger l’environnement, propos cher à l’artiste.

Miguel CHEVALIER Digital Abysses 2018, Base sous-marine, Bordeaux (France) version courte from Claude Mossessian on Vimeo.

Dans ce jardin sous-marin, nos sens sont en éveil, sollicités par une exposition et une mise en scène véritablement hors-normes. Pour le plaisir de nos oreilles nous apprécions le silence des salles qui imite celui de l’océan et la musique de la dernière pièce, dont la délicatesse est le reflet de cette flore qui pousse et meure continuellement pour nous dans l’œuvre Fractal Seaweeds. Sous nos yeux, émulsion de couleurs et éruption de formes rythment la balade. Jusqu’à l’odeur des lieux nous plonge au plus profond des océans pour une visite des plus numériquement réalistes. Jamais un lieu n’aura aussi bien porté son nom.

Miguel Chevalier : pionnier d’un art du XXIème siècle au service d’un « paradis inversé »

En somme, c’est une prouesse artistique moderne que nous livre ici Miguel Chevalier, pionnier de cet art du XXIème siècle. L’artiste explique alimenter sa créativité et sa réflexion d’autres disciplines comme la littérature, la philosophie ou la musique et lorsqu’on lui demande d’où lui est venue cette idée de l’art par le numérique, il répond simplement : « Je ne voyais pas comment on pouvait régénérer des idées dans le champ de la peinture à la fin des années 1970. Il faut explorer d’autres possibilités que ces artistes n’ont pas pu développer car ils n’avaient pas ces outils ».

A l’évidence, se munir de l’outil numérique pour capter l’art et la beauté de la nature est un pari gagné, contrepied d’une époque où le numérique prend la place d’une nature en souffrance. « On est un peu dans un paradis inversé. Le paradis on l’imagine en haut et on imagine toujours l’enfer en bas. Et en fait dans ce monde du bas on peut y trouver aussi un monde merveilleux à explorer encore ». Et le résultat est tout simplement merveilleux : nous nous laissons conter l’histoire silencieuse de l’océan, portés par les couleurs vives et les formes surprenantes de ces créations, celle que nous osions à peine imaginer et que l’artiste nous permet enfin de voir.
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