Interview : Ariel Ariel


Le printemps se profile timidement avec son envie de renouveau. Ariel Tintar, ce n’est pas si nouveau, on vous l’accorde. Si on peut lui reprocher d’avoir mis trop de temps à se lancer, « Mwen Menti » (son premier EP) est un pari audacieux où il se livre tout entier. On voyage à travers différents mondes, on se balade dans le temps avec Ariel comme guide. Les symboles, les images, les couleurs et les rythmes font écho à l’histoire d’un déraciné qui se réconcilie avec les identités multiples, derrière lesquelles il s’est longtemps caché, pour nous offrir un univers riche, touchant et sincère. Bordeaux comme refuge et la Martinique comme nouvelle terre d’exploration et d’inspiration. « Mwen Menti » est en écoute exclusive sur les Inrocks Lab. Et samedi, allons célébrer sa naissance au Pop-Up du Label avec les copains toulousains du Common Diamond. Tu viens avec nous ? Voilà de quoi préparer ton voyage : une belle conversation qui date d’une incroyable date à La Cigale, en première partie de Youth Lagoon.  

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Le Type : Bon Ariel, comme on se connait déjà un peu, pour notre interview de ce soir, on va faire comme si on ne se connaissait pas. On va essayer de se prendre un peu au sérieux mais pas trop ok ?

Le Manager : Ha ha, ça va être dur de prendre Le Type au sérieux.

Le Type : Toi, tu la ferme.

Le Manager : Oui, oui, je m’en vais. Je vous laisse.

Le Type :  J’aimerai bien qu’on reprenne tout ton parcours de Tabloïd John, en passant par Pendentif jusqu’à Ariel Ariel. Comment tu es devenu Ariel Ariel ?

Ariel : Oula, je vois que tu es très renseigné par rapport à mes premiers groupes, même les plus obscurs.

Le Type : Je sais même dans quel lycée tu as été.

Le Manager : Attention, c’est un psychopathe ! C’est bon, c’est bon, je pars.

Le Manager s’en va.

Ariel : Ha ha…Alors…Je suis arrivée à Bordeaux il y a longtemps. Je fais de la musique depuis très longtemps. J’ai fait du piano au Conservatoire. J’ai eu des débuts très conventionnels. C’est un peu cliché. Après ça, j’ai eu une crise d’ado un peu violente et j’ai arrêté de faire de la musique.

Le Type : Qu’est-ce que tu as fait ? Tu t’es drogué ?

Ariel : Pas trop non (rires) mais j’ai fait de la merde ça oui ! Quand j’en suis enfin sorti je me suis remis à faire de la Musique Actuelle. J’ai essayé de monter des groupes avec différents musiciens dont celui que tu as cité qui était Tabloïd John. C’était un peu chaotique mais j’ai quand même de bons souvenirs de cette expérience. C’était mes débuts quoi. Les gens, avec qui j’étais, étaient trop bien. On a fait des dates sympas mais j’en parle plus vraiment. Ensuite, j’ai intégré Pendentif. C’est grâce à ce projet que j’ai pu introduire le microcosme musical bordelais. On a fait beaucoup de dates ensemble. C’était génial ! Enfin c’était ! Le groupe n’est pas fini mais comme la tournée est fini et qu’il y a un nouvel album en préparation, je profite de cette pause pour monter mon projet. Je compose depuis un moment des petites maquettes un peu pourries que j’ai chez moi sur mon PC. J’ai cherché des musiciens qui pouvaient m’aider à mettre en place mes compos dont Blandine, qui est dans la pièce. J’ai commencé à travailler avec elle directement. Elle faisait partie d’April Shower et qui a un projet aujourd’hui qui s’appelle Sahara. J’ai rencontré Louis par la suite, le bassiste. C’est pas vraiment son répertoire ce que je fais. Il est plus funk et moi plus pop. Le mélange se marie vachement bien, je suis content. J’ai ensuite rencontré Swan grâce à Blandine. Swan qui déchire ! C’est le batteur de Blandine dans Sahara aussi.

Le Type : Tu lui as volé ?

Blandine : C’est une garde partagée ! On est une famille très moderne. Et puis je me partage aussi entre Sahara et Ariel.

Le Type : Vous êtes deux groupes de personnes libérées ?

Blandine : C’est exactement ça !

Le Type : Avec ce parcours « chaotique », comment tu as construit le projet Ariel Ariel ?

Ariel : C’est pas quelque chose que j’ai construit, c’est un projet en construction. Je ne dis pas ça dans le sens où je ne suis pas satisfait ni dans le sens où le projet ne serait pas fini mais plutôt parce que je pense qu’il évolue et va évoluer en permanence. J’essaie de mêler tout ce qui m’est propre. Ça va être ma culture créole, la langue française, créole, mon amour de la pop, de la musique anglo-saxonne, de la musique en général. Je fais un mélange de tout ça en y mettant mon expression la plus intime, la plus personnelle. Pour l’instant on avance dans ce que c’est et je suis content du résultat.

Le Type : J’ai justement une question par rapport à ça ! Pour moi, j’ai l’impression que c’est rare qu’un artiste inconnu débute par des morceaux très intimes dès le départ. En général, on débute par un projet qui va plaire au plus grand nombre pour construire son public avant de se livrer. Pourquoi toi tu as préféré faire l’inverse ?

Ariel : Mmmh…Avec Pendentif, on a une vision de groupe et de live que je considère comme un peu mainstream. La volonté c’est que ça plaise. Je me suis rendu compte que pour mon projet perso, je ne voulais pas que ça plaise. Je veux juste m’exprimer. Si mon expression plait, je chercherai par la suite des moyens pour que mon expression plaise. J’essaie d’expérimenter des formes. Je me permets de proposer des choses en live. Mon fond, c’est le mien. Je parle de mon passé, de mon présent, de mon futur. Je m’interroge sur mes origines, beaucoup.

Le Type : C’est pour ça que tu chantes en créole ?

Ariel : Oui c’est pour ça. Je suis né en Martinique mais je ne connais pas cette culture réellement. Je m’y intéresse et je cherche à ce que ça me parle. Ça me parle vraiment dans le fond. Ça me parle par rapport au déracinement d’être créole, entre une île et la France. Je trouve que poétiquement ça se relie beaucoup à l’écart en l’Afrique et l’Occident. Il y a des univers à creuser et à chercher. C’est ce que j’essaie de faire dans ma musique, mettre en avant toutes mes cultures : celle que j’ai toujours eu qui est la culture pop française et anglo-saxonne et la musique créole que j’apprends à découvrir.

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PAUSE : Le concert doit commencer. L’interview a repris après le concert.
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Le Manager : Attention au whisky !

Ariel : Attention au téléphone !

Le Type : Ha oui, merde, je sais pas où le foutre. Toi, décale-toi !

Le Manager : Oh ça va ! T’en as pas marre de me jeter.

Le Type : Mais c’est pas ton interview. On ne veut pas t’entendre. Ariel, j’aimerai revenir sur ton live et sur ce que tu disais par rapport à ta liberté d’expérimenter et de proposer. Comme tu n’as sorti qu’un titre à ce jour, est-ce que c’est pour ça que c’est plus simple d’expérimenter ce que tu veux en live ?

Ariel : Carrément ! Comme personne ne me connait et qu’on n’attend rien de moi, je peux me permettre de faire n’importe quoi.

Le Type : C’est quelque chose de spontanée ou t’y as réfléchi avant ? Comme tout à l’heure, quand tu as commencé ta première chanson en te baladant dans la foule ?

Ariel : C’est quelque chose que je vais garder maintenant mais la première fois c’est venu spontanément oui. Ça n’a jamais été réfléchi mais je l’ai testé en live un jour parce qu’on était sur un scène qui était à même le sol au Pop Up du label. Comme ça a bien plu et que je me sens bien à faire ça, je vais continuer.

Le Type : Donc tu tentes et après tu vois si ça prend ou pas ? C’est comme ça dans ta manière de composer aussi ?

Ariel : Oui aussi ! Dans la composition, je suis quelqu’un de très lent. Je prends vraiment mon temps. J’aime pas sortir les choses sans y réfléchir et en sortir trop. Comme je te disais tout à l’heure, c’est un projet en construction. J’ai personne qui m’attend vraiment, j’ai pas d’enjeux encore donc je sortirai des trucs que quand je serai pleinement prêt à les sortir.

Le Type : C’était quoi le déclic qui t’a fait sortir un premier titre et faire de la scène avant d’avoir un EP ou un album ?

Ariel : Il n’y a pas vraiment eu de déclic…

Le Type : Tu as l’air très perfectionniste quand même. Qu’est-ce qui fait que tu dises « ça y est, ça c’est prêt, on y va » ?

Ariel : Mes proches je pense. Ils m’ont dit que j’avais des titres cool, travaillés et qu’ils ne manquaient plus qu’à les jouer en live. J’ai bien fait de les écouter. Il y a eu un micro-intérêt et des dates qui ont suivi.

Le Type : T’es un peu opportuniste ?

Ariel : Quoi ?

Le Manager : Toi tu veux que l’interview se passe mal ?

Le Type : Ben non, c’est une vraie question toute naïve et sincère.

Rire général. Silence. C’était une mauvaise question.

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Le Type : J’aimerai revenir au créole. Je n’osais pas te poser la question tout à l’heure parce que je ne savais pas vraiment où tu te plaçais par rapport à tes origines. Maintenant que j’ai vu que tu en parlais en concert, je voulais savoir qu’est-ce qui a fait que d’un désintérêt pour ta culture martiniquaise tu es revenu vers elle ? Au fait, tu parlais créole à la base ?

Ariel : En vrai, je ne parle pas comme un Antillais. Je vais très peu aux Antilles. J’y allais quand j’étais jeune. En fait, je me suis intéressé à la Culture créole surtout, plus que la langue. J’aime le fond de cette culture. Je vais te citer un truc facile mais les poèmes très surréalistes d’Aimé Césaire m’ont donné une conscience de ce que j’étais réellement. J’avais beau rejeter ma culture créole, ce qu’il a écrit, je le ressentais, je le ressens. Je ressens le fait d’être déraciné, le fait de se chercher parce qu’on a l’impression d’appartenir à aucune culture. Ariel Ariel c’est un peu l’expression de ces sentiments. Chanter en créole, ça s’est fait comme ça.

Le Type : Personnellement, j’ai pas l’impression que tu te cherches en te voyant sur scène. J’ai plus l’impression que tu te montres multiple ! Tu chantes en créole, en anglais, en français. Tu joues de la guitare, du synthé.

Ariel : C’est vrai qu’être créole, c’est avoir plusieurs identités en une. La personnalité créole a été effacée par la culture occidentale. Finalement, quand on est créole, on est un peu comme une ombre de la culture occidentale. On n’affirme pas forcément nos identités multiples mais on les réadapte par rapport aux codes de l’Occident au risque de s’oublier. Aimé Césaire fait partie de ces modèles qui ont permis d’affirmer et d’imposer cette identité. C’est pour ça que son œuvre me plaît beaucoup. A travers ses écrits, toutes les créolités ont leur place : les insulaires comme les Africains, les expatriés comme ceux qui sont restés.

Le Type : Comment tu as exploité ça pour tes chansons ?

Ariel : J’essaie de relier ce fond là à des textes, des mélodies, des rythmes qui me touche comme la créolité m’a touché. Mon titre en créole qui s’appelle « Mwen menti » (« J’ai menti ») raconte que j’ai avoué à mes parents que j’ai menti parce que j’avais honte de ne pas être riche comme tous mes amis de la métropole. Je m’inventais une fausse vie pour être accepté. Ma créolité c’est ça. C’est de vivre dans la peur de ne pas être accepté par l’Occident.

Le Type : Donc ce projet, c’est pour dire que tu as arrêté de mentir alors ? Tu t’assume ?

Ariel : C’est ça ! Je m’assume, je veux montrer ce « problème » de ne pas assumer ce qu’on est. Parfois, il suffit juste d’accepter qu’on soit multiple.

Le Type : Et visuellement, il est comment ton univers ?

Ariel : Il est un peu comme le clip « Comme toi ». J’ai rencontré un artiste Français qui vient d’Australie qui s’appelle Nathaniel H’Limi qui a bossé pour We are evergreen que j’aime beaucoup. Je les connais un peu alors ils m’ont conseillé de le contacter. Le mec a beaucoup aimé le titre et a proposé de faire un clip pas cher. C’est un clip très visuel en illustration animée avec des références de films, des symboles forts comme la créolité, l’amour perdu et la quête de ce qu’on cherche toujours.

Le Type : Donc ton univers visuel il est autour des images et des symboles ?

Ariel : Oui, oui. Mais comme tout, notre esthétique se construit aussi. On va proposer des choses pour ça aussi.

Le Type : Est-ce que tu peux choisir une chanson de ton EP et me raconter son histoire s’il y a une anecdote intéressante derrière ?

Ariel : Mmmh…Je vais prendre la dernière chanson qui s’appelle « Condition féminine ». Elle commence avec un sample de Francis Bebey. C’est une chanson que je connais depuis longtemps. Quand j’ai découvert cette chanson, ça m’a complètement mis en phase avec mon titre. Je me suis dit que c’était ça que je voulais faire et dire. Ça fait écho à des rencontres que j’ai faites où des nanas ou des amis tomber toujours sur des mecs qui leur faisaient du mal. Et les paroles c’est « Why do bad lovers love you. I wish I knew. I wish I could tell you. ». C’est un peu ce gros cliché de société où l’on dit que les femmes sont attirées par des connards et qu’elles finissent toujours par en souffrir comme si c’était quelque chose de fatal. C’est aussi un cliché occidental de se dire qu’en Afrique la domination masculine est très présente. J’en ai fait une chanson dansante avec un sujet dramatique. On apprend au final qu’il n’y a pas de solutions. On se dit que la condition de la femme est de souffrir. Je voulais ironiser sur cette condition sans prendre position.

Le Type : J’ai surpris une conversation tout à l’heure, entre Blandine et toi, où il me semblait que vous réfléchissiez beaucoup aux tenues de scène.

Ariel : Oui bien sûr ! On essaie d’offrir quelque chose de complet tout de suite. Dès notre premier live, avec trois fois rien, on essaie d’imaginer une scéno dont les tenues de scène. On est comme ça aussi. On est dans un délire esthétique coloré et il faut que nos tenues aillent dans cet univers aussi.

Le Type : Est-ce qu’il y a des artistes avec qui tu voudrais collaborer ?

Ariel : Oui. Un artiste qui m’a vraiment…Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il a changé ma vie mais il a contribué à me mettre en phase avec ce que je suis. C’est John Wizards. J’aimerai beaucoup travailler avec lui parce que pour l’instant je prends ses samples, je lui pique sa musique…

Le Type : Oooh ! Mais t’es enregistré là !

Ariel : Mais bien sûr ! Je sample la musique que j’aime et c’est avec ça que je fais la mienne. C’est mon mode de fonctionnement. Donc j’aimerai bien qu’un jour on bosse avec John Wizards et que j’arrête de lui piquer des samples. Il peut aussi piquer les miens, j’aimerai beaucoup. En plus, je reconnais des samples d’artistes que j’aime dans leur musique. Ça se passe comme ça la musique aussi, non ? Pour l’instant, je les ai contactés plusieurs fois sans retours mais je suis patient. Il y a aussi un artiste que je ne connais pas ! Mais avec qui j’aimerai beaucoup bosser. Je l’ai découvert il n’y a pas longtemps. Lui aussi, il fait écho à d’autres facettes de ma musique. C’est un Bruxellois qui s’appelle Nicolas Michaux. C’est d’une simplicité et d’une prose extraordinaire.

Le Type : On se refait un Du nouveau, du bon, du vieux ? Comme à la maison ?

Ariel : Un truc vieux…Mmmmh, je vais dans du Maurice Ravel, musique classique d’un pianiste impressionniste. Pour le titre, je recommanderai Gaspard de la nuit. Chaque fois que je l’écoute, je voyage. Toujours. Pour le bon, l’intemporel, je vais dire Radiohead « Kid A ». Et le nouveau…je vais encore citer Nicolas Michaux avec « Nouveau départ ».


Ariel Ariel 
EP  » Mwen Menti « 
Out le 7 mai, en écoute exclusive sur les Inrocks Lab
Release party le 7 mai @ Pop-up du Label
We love green le 5 juin
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