[Critique] YOUTH


Réalisé par : Paolo Sorrentino
Casting : Michael Caine, Harvey Keitel, Rachel Weisz, Paul Dano, Jane Fonda
Genre : Drame
Nationalité : Britannique, Italien, Suisse
Date de sortie : 09 septembre 2015
Durée : 1h58mn


Deux ans après sont précédent film, La Grande Belleza, Paolo Sorrentino est revenu à cannes cette année avec Youth. Un drame teinté de comédie, mettant en scène une flopée de grands comédiens incarnant leur rôles avec une justesse désarmante. On y voit un (presque) huit-clos bucolique et philosophique où des octogénaires côtoient la jeunesse, la vie, l’amour, l’amitié et la nostalgie.

De quoi ça parle ?

En Suisse, dans un hôtel de luxe au pied des Alpes se retrouvent des personnalités « mondaines » venues y trouver du repos. Fred (Michael Caine), ancien chef d’orchestre, et Mick (Harvey Keitel), réalisateur sur le déclin, sont deux vieux amis faisant le bilan de leur vie. Autour d’eux gravitent des personnes atypiques et mystérieuses cherchant, au-delà de l’évasion et de la plénitude, un sens à leur vie.

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NOTRE AVIS :  7 / 10

Hôtel du crépuscule : une satire de l’art

Le réalisateur, pioche dans ses thèmes de prédilection (vieillesse, crise identitaire, réflexion sur le sens de la vie, milieu mondain…) pour composer une œuvre complémentaire à sa filmographie sans faire du réchauffé.
On retrouve avec plaisir sa manie de juxtaposer des éléments inattendus et contradictoires, afin de créer un décalage humoristique à la limite du « blasphématoire ». C’est justement ce qui fait le charme et la « cocassité » de sa mise en scène. On peut tout aussi bien voir un personnage déguisé en Hitler, dînant seul dans un coin du restaurant de l’hôtel entouré de personnes interloquées, ou encore une élégante diva chantant un air d’opéra puis, grâce à une soudaine ellipse, dévorant une cuisse de poulet à pleines mains. De cette manière, d’autres aspects s’opposent. L’endroit même de l’histoire (lieu artificiel) au milieu de la nature nous semble presque inepte. La vieillesse fait face à une jeunesse qui ne court pas après le temps. La méditation et la discrétion de certains contrastent avec le strass et les paillettes arborées par d’autres. Michael Caine ou Paul Dano illustrent un relatif classicisme et une froideur, regardant avec rejet ou incompréhension des personnages pleins de vie et spirituels.

« – Elle fait le job le plus obscène sur terre.
– Prostituée ?
– Pire, chanteuse de variété. » Fred (Michael Caine – Youth)

Le réalisateur nous dépeint une satire de l’art et de la célébrité, en faisant ressortir les côtés dérisoire, artificiel et éphémère. Au milieu de cette comédie dramatique errent des personnages sur le déclin, dépassés par le temps,  ou tentant de (sur)vivre tant bien que mal à leur passé. On peut y voir la fébrilité d’une icône soufflant sur les braises ou les cendres de sa carrière. Les artistes – et mêmes les sportifs (clin d’œil à un célèbre jouer de football) – font face à la jeunesse symbolisée par sa beauté et son l’innocence. Tout comme dans la Grande Belleza où une petite fille hystérique est forcée par ses parents à faire des performances artistiques pour devenir célèbre, la dérision de l’art culmine ici. On se délecte de voir l’acteur cherchant un nouveau souffle à sa carrière (le personnage d’Hitler) ou encore de la passionnée de danse s’entraînant ardûment sur sa Wii. On pense bien sûr à des films de référence tels que Birdman (2015), où Boulevard du crépuscule (1950) montrant des stars, en fin de carrière ou déchues, interprétées par des acteurs qui joueraient presque leur propre rôle. Ce constat peut être symptomatique d’une génération désirant faire le bilan de leur vie et s’exprimant en toute sincérité.

UNE BEAUTÉ SOUS-JACENTE

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La franchise est justement le point commun des personnages principaux. L’un est un brin pessimiste et pragmatique (Michael Caine), un autre cherche à perdurer et se rassurer quant au chemin parcouru (Harvey Keitel), et un troisième est associable, pleins de désillusions et de rejet envers la notion de célébrité (Paul Dano). Pour autant, comme dans les toutes les œuvres de Paolo Sorrentino, on ne parle pas de nihilisme mais plutôt de la notion de vacuité des êtres et des choses (une référence de plus au bouddhiste dans le film). Ces choses que l’on a accomplit dans notre vie ont-elles un sens ? Nos œuvres ont-elles une réelle consistance ou utilité quelconque ? Le constat n’est pas tout noir, et il y a même une mise en lumière de la beauté de la vie illustrée par la femme (encore un thème récurrent du réalisateur). Ici la beauté féminine traverse telle une étoile filante l’esprit sombre de certains personnages, afin d’y raviver l’espoir et le bonheur. La beauté se retrouve également dans le structuralisme des plans symétriques. En effet, j’ai une fois de plus été conquis par le cadrage millimétré, utilisant la structure des bâtiments et objets, pouvant être comparé à des lignes de fuite dans ce tableau baroque. L’esthétique, rarement aussi poussée au cinéma, participe grandement à la qualité de ce film.

LA FONTAINE DE JOUVENCE

« Qu’est-ce que vous avez tous contre la nostalgie ? C’est la seule distraction qui reste à ceux qui se méfient de l’avenir. » Romano (Carlo Verdone – La Grande Bellezza)

Cette phrase extraite du film La Grande Belleza pourrait s’implantée dans Youth. La scène de la longue-vue (visible dans la bande-annonce) y répond : le futur paraît proche, le passé bien lointain.Youth peut être vu comme un film sur le temps qui passe, ou qui est justement déjà derrière sans qu’on ne se soit rendu compte. Paradoxalement, l’histoire tient place dans un lieu (hôtel isolé au milieu des montagnes) immuable, intemporel, et où on a  l’impression que le temps se fige. Le sentiment que l’on a est d’être témoin d’un moment capté où des personnes se rencontrent par hasard et font le bilan.

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L’omniprésence de l’eau (fontaine, piscine…) symbolise une fontaine de jouvence nourrissant les désirs de chacun. Les personnages du film Cocoon (1985), profitant d’une jeunesse retrouvée en se baignant dans une piscine, nous viennent spontanément à l’esprit.  Ici, les personnages ne cherchent pas une seconde jeunesse, mais plutôt la reconnaissance ou un sentiment d’auto-accomplissement. On peut parler de « paix intérieure », notamment avec la présence du bouddhiste et le mystère de lévitation. Le passage en bateau sous le pont (également visible dans la bande-annonce) où se trouve Michael Caine, rappelle ce temps qui file. L’embarcation matérialise la traverser dans la vie, et l’on observe la beauté qui s’étale devant. Autre détail non anodin : le papier de bonbon tenu par ce personnage. N’exprimerait-il pas la nostalgie à l’image d’une madeleine de Proust ? Michael Caine ne cesse de le froisser en produisant un son et une rythmique servant à le rassurer quant à l’avenir.

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Youth agit comme une leçon de vie, où la morale est d’accepter la personne que l’on est avec nos choix, plutôt que de courir après la frustration et les actes manqués. Ne donnant pas toutes les clés des moindres détails parsemés au long du récit, Youth réussira à vous procurer un fort sentiment de nostalgie et d’apaisement. Son réalisateur confirme ses talents de mise en scène (cadrage et lumière irréprochables) et l’on embarque dans cette œuvre plus profonde qu’elle n’y paraît, en se laissant guider au gré du courant de la narration.

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