La lamentation du prépuce

dans ART ET CRÉATION

“Les récits auxquels je travaillais alors décrivaient ma vie à la merci d’un Dieu agressif et abusif, un Dieu qui s’est levé du mauvais côté du firmament un matin, il y a des millénaires de cela, et qui n’a pas décoléré depuis. Titre provisoire : Dieu m’accompagne («avec un calibre 45 braqué dans mes côtes»)“

Il ne fait aucun doute que si cet hilarant roman de 305 pages venait à tomber entre les mains d’un Rabbin ultra orthodoxe, il irait immédiatement rejoindre l’âtre de la cheminée afin d’en alimenter le feu. La lamentation du prépuce, second roman de l’américain Shalom Auslander, à paraître en France, après Attention Dieu méchant, est un régal d’irrévérence et de dérision du mode de vie des juifs orthodoxes. L’auteur, s’inspirant et se moquant de sa propre vie, raconte avec énormément d’humour et de légèreté, une éducation pleine d’interdits ainsi que la culpabilité permanente devant “Celui qui a été, Celui qui est et Celui qui sera ce qu’Il est“.

Maltraitance théologique : c’est une expression qui est entrée récemment dans le vocabulaire courant. Elle désigne des adultes qui racontent à leurs victimes mineures, proches ou non, que le monde est gouverné par un Cinglé dont le seul but est de fliquer, et d’attendre qu’elles enfreignent l’une de Ses lois“

Très jeune, Shalom va à la Yechivah de son quartier (l’école d’étude des textes judaïques) et apprend à craindre “Ha-Chem“, que le moindre impaire à l’un des Commandements du Tout-Puissant, se paierait cash. En gros, résumé à ma sauce, l’esprit est un peu le suivant : «Tu veux manger du porc ? Okay, mais que les choses soient claires entre nous, tu périras dans d’affreuses souffrances. Comment ça, tu oses allumer ta télé pendant Mon jour ? Pour la peine, déjà tu vas mourir et ensuite, pour l’exemple, je vais faire perdre ton équipe»

Cependant, en grandissant et observant le comportement de son entourage, Shalom se met à douter : son père travaille manuellement pendant le Shabbat mais n’est pas foudroyé par une crise cardiaque, il fait plus de trois mètres sans sa kippa et rien ne produit. Devenus adolescent, sa relation avec le Seigneur va évoluer et il va se rebeller : repas “trief“ à la pelle (non cachère : hot-dog, MacDo…), lecture et pornos etc. Même si le personnage principal s’aperçoit que la colère divine ne se manifeste pas, il continue de se méfier de cet adversaire fourbe qu’est Dieu.

Aujourd’hui, Shalom, âgé de 35 ans, heureux en amour, marié depuis peu à Orli, une juive issue d’une famille plus libérale et future papa, tente de prendre ses distances avec sa famille et sa communauté ainsi que de réduire le poids qu’à Dieu sur ses actions. Cependant, l’annonce de la grossesse de sa femme, un événement qui aurait été qualifié pour n’importe quel autre couple «d’heureux événement» n’est pour Shalom qu’une source d’inquiétude : si son enfant est un garçon, doit-il le circoncire ?


L’auteur nous ouvre les portes de la communauté juive ultra orthodoxe, la branche la plus stricte dans sa lecture des livres sacrés, la Torah et le Talmud. Exemple : pendant le Shabbat il est strictement interdit de travailler. Ainsi, du vendredi soir au samedi soir de chaque semaine, pas la peine d’escompter regarder la télévision (“l’électricité provoque l’illumination du filament, ce qui revient à brûler quelque chose, ce qui revient à travailler“), d’aller au centre commercial en voiture, de cuisiner, ni même de vouloir s’assoir dans l’herbe (elle pourrait déteindre sur vos vêtements, ce qui revient à teindre), de vouloir écrire une lettre, …etc.

– S’Il tient tant que ça à te faire chier, a objecté Craig, pourquoi Il ne se contente pas de te tuer ?
– Tuer, ça finit par être lassant, ai-je affirmé. Deux ou trois déluges et le tour est joué. Pourquoi tuer quand tu peux torturer à petit feu ?“

Dieu apparaît ici comme une entité incroyablement fourbe, qui serait pareil à un gamin usant sadiquement d’une loupe pour faire frire quelques fourmis. Cette relation qu’entretient Shalom avec le Très Haut, tendant à la fois vers la crainte et la haine, avec toujours des tentatives de négociation et/ou de rachats constitue le fil conducteur du roman. Comment faire pour s’affranchir de l’égide oppressante de Dieu, quand toute votre vie on vous a appris à craindre Son courroux qui vous tombera inévitablement dessus si vous veniez à enfreindre l’une de Ses lois ?

Quelques jours plus tôt, j’avais recommencé à travailler sur mes récits à propos de Dieu. C’était prendre des risques, j’admets, mais si cet enfant parvient à vivre je veux qu’il ou elle comprenne d’où je viens, pourquoi je ne lui enseigne pas ce que l’on m’a appris, pourquoi j’ai décidé de «tourner le dos à mon peuple», c’est ainsi que ma mère l’a exprimé dans l’un de ses tout dernier e-mails qu’elle m’ait adressés. Je sais que Dieu est au courant de ce que j’ai écrit jusqu’à présent, et je sais qu’Il sait qu’Il donne vraiment l’impression d’être un trouduc, dans ces pages, et Il sait que ça ne pourra qu’être pire par la suite, et je sais qu’Il fait tout Son possible pour m’empêcher d’achever ma tâche. Me tuer ? Trop évident. Assassiner l’enfant pour lequel j’écris précisément ce livre ? Dieu tout craché ! “

Finalement, La lamentation du prépuce est donc un roman très drôle qui, en plus de se lire avec beaucoup de facilité, nous apprend bien des choses sur la façon de vivre de la communauté juive ultra orthodoxe. En lisant ce livre, on comprend d’où viennent l’humour, mais aussi la paranoïa ou les complexes de persécution du peuple juif. Les interdictions et obligations sont tellement nombreuses qu’elles en deviennent absurdes et traumatisantes. Néanmoins, Shalom Auslander réussit à merveille à rendre léger le thème bien sérieux qu’est la religion.

La lamentation du prépuce, Shalom Auslander
Edition 10/18, domaine étranger

Quentin.C


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